Scène

Savary, le dernier saltimbanque

Le fondateur du Grand Magic Circus et ex-directeur de l’Opéra-Comique est décédé à 70 ans des suites d’un cancer. Il a imposé un style

Rencontrer Jérôme Savary, c’était côtoyer un boute-en-train. Son monde, c’était celui des gags salaces et des dessous affriolants. Il l’assumait avec une parfaite décontraction, sourire goguenard, chapeau melon et gros cigare aux lèvres sans se préoccuper le moins du monde du qu’en-dira-t-on. «Je suis un vieil enfant», disait-il, sur un ton mêlé de candeur et de provocation. Son esthétique était un peu à l’avenant, avec des traits d’esprit parfois bien trouvés, parfois franchement appuyés.

Vulgaire, Savary? «Le mot vulgaire vient du mot vulgus, le peuple, nous confiait-il en décembre 2005 au Lausanne Palace. Pour moi, la vulgarité, c’est le chic pour d’autres. Dans certains pays, une belle femme, c’est un arrière-train imposant; dans d’autres, elle doit être maigre comme une limande. Si la vulgarité, c’est le sexe, je serai vulgaire jusqu’à ma mort.»

Le style Savary, modelé sur un tempo, pétri de gags, de numéros de cirque et de jolies filles défilant seins nus, reposait sur une recette inoxydable. Lui-même l’a résumée: «C’est un mélange d’enfantillage et de mélancolie. L’autre secret, c’est la musique. J’ai toujours été un farouche opposant au play-back. C’est aussi ne pas chercher à être à la mode. Si on peut blaguer sur les fesses, l’amour reste sacré.» Jeune, déjà, lui et sa troupe prenaient position contre la Guerre du Vietnam, en racontant «l’histoire de Zartan» – critique ouverte du néocolonialisme. Il se faisait l’apôtre d’une contre-culture acerbe et déjantée. A 60 ans, encore et toujours, il provoquait comme un éternel adolescent, n’hésitant pas à truffer les dialogues des opérettes d’Offenbach de formules bien à lui. Il affectionnait les bons mots, les calembours, qu’il laissait parfois au bon goût – ou mauvais goût – de ses comédiens. Il adaptait ses spectacles aux idiomes régionaux: par un glissement de mots, la Veuve joyeuse devenait la Vevey joyeuse… Il adorait tout ce qui était au-dessous de la ceinture, surtout côté femmes, et l’on a vu plus d’une fesse à l’air dans ses spectacles.

Jérôme Savary était aussi un citoyen du monde. En 1942, à Buenos Aires, il naît de l’union improbable d’un «gentleman-farmer normand», qui a fondé une communauté «fumeuse, écologiste», dans un ranch près de Cordoba, et d’une «mère rêveuse, fille de Frank Higgins, émigrant irlandais devenu gouverneur de l’Etat de New York». «Là-bas, il n’y avait que des femmes. Au bout de deux ans, ma mère a compris que c’étaient les maîtresses passées, présentes et futures de mon père…» Divorce, assorti d’un marché: un dernier enfant. «Je devais m’appeler Noémie, je suis une petite fille ratée.» Antimilitariste, la mère de Jérôme refuse qu’il porte l’uniforme péroniste comme ses deux frères. Le bambin passe ses journées «dans les hautes herbes, à jouer avec les animaux, à bricoler un petit magic circus d’enfant sauvage». Sa mère l’initie au jazz.

A l’âge de 6 ans, avec la fin de la guerre, le voici catapulté en Auvergne. «Les dimanches en hiver, j’alignais 25 kilomètres à ski dans la neige. Je faisais des feux, je suis tombé dans des rivières glacées: je me prenais pour Jack London.» L’adolescent sèche les cours. La province l’ennuie, il veut «monter à Paris» au point qu’à 13 ans, il trouve de quoi se loger chez un pasteur protestant, à Neuilly. Il se frotte au solfège et à la musique chez Martenot, l’inventeur des ondes du même nom.

A 17 ans, ce seront les Arts déco. Le jeune homme déchante vite, apprend la trompette. Fin 1963, il rencontre sa future première femme, qui le met en contact avec l’Argentin Victor Garcia. Appelé à participer aux décors d’Ubu roi, Savary brûle les planches en remplaçant le rôle du roi Venceslas. «Ce jour-là a été comme un tsunami pour moi. Quand vous faites marrer les gens, le plaisir est une drogue.»

Mais il en faudra encore, du feu et de la passion, pour imposer le style Savary. Car le théâtre, dans les années 60, est pétri de codes. «Je suis arrivé à un moment où le théâtre était colonisé par la littérature (Tchekhov, Anouilh, Sartre…). Moi, je fais partie des gens qui sont revenus à un théâtre «total». En 1965, cet entrepreneur forme sa première compagnie («déjà, on introduisait dans le spectacle des animaux»), rebaptisée à plusieurs reprises pour devenir «Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes». Actions dans la rue, spectacles bientôt reconnus par la presse: plus de 120 productions jalonnent une vie agitée qui culminera avec la nomination au Théâtre de Chaillot (1988-2000), et celle à l’Opéra-Comique (depuis 2000). Il défend la démocratisation du théâtre. Et remplit les salles. A Chaillot, il monte D’Artagnan (1988), Les Rustres (1992) et Pierre Dac, mon maître soixante-trois (1994). S’il a touché au cinéma dans les années 1970, il s’attaque à des comédies musicales (L’histoire du cochon qui voulait maigrir, en 1984, Cabaret en 1986) et à l’opéra, à la Scala de Milan comme en Autriche et au Grand Théâtre de Genève.

Ces dernières années, Eric Vigié à l’Opéra de Lausanne et Tobias Richter au Grand Théâtre de Genève l’avaient invité pour des opérettes d’Offenbach (La Vie parisienne, La Veuve joyeuse, La Belle Hélène en 2008 sous la baguette de Christian Zacharias) et L’Etoile de Chabrier. «C’était le dernier grand saltimbanque français, dit Eric Vigié. Il était généreux, il avait ce côté gouailleur, un peu m’as-tu-vu, fou, délirant…» Hugues Gall, l’ancien directeur du Grand Théâtre, garde lui aussi des souvenirs éblouissants. «C’était un personnage extraordinaire, pantagruélique, plein de pudeur, timide aussi. Evidemment qu’il a eu des outrances, mais dans le lot, les réussites et l’extraordinaire émotion qu’il pouvait faire jaillir surnageaient.» Et d’énumérer les nombreux spectacles montés au Grand Théâtre de Genève et à l’Opéra de Paris, dont La Périchole (1982) , Le Voyage dans la lune (1986) , Attila avec le grand Samuel Ramey en coproduction avec la Scala, et La Cenerentola. «Il y avait 700 costumes pour Le Voyage dans la lune: c’était absolument dément! Je me suis trouvé avec des sueurs froides à me demander comment j’allais financer tout ça!» Et de vanter son rayonnement planétaire, qu’il compare à celui d’un Chéreau.

A plus de 60 ans, Jérôme Savary donnait encore plus de chair à ses récits, polissait son personnage, conscient qu’il léguait un art en voie de disparition.

«C’était un personnage extraordinaire, pantagruélique, plein de pudeur, timide également»

Publicité