Cinéma

«La saveur des ramen», la réconciliation par les nouilles

Le réalisateur singapourien Eric Khoo signe un beau film voyant un jeune homme se reconnecter avec ses racines via la cuisine

«Quitter Singapour pour tourner ailleurs? Jamais! La nourriture me manquerait trop…» C’est ce que nous confiait en 2006 Eric Khoo, alors que le Festival international de films de Fribourg (FIFF) montrait en compétition son troisième long métrage, Be With Me, qui obtiendra deux prix et une mention spéciale. Il n’est ainsi pas étonnant de voir le réalisateur signer aujourd’hui, avec La saveur des ramen, un long métrage dans lequel la nourriture sert à la fois de fil rouge et de moteur narratif, devient vecteur d’émotions et de réconciliation.

Masato travaille au Japon dans un bar familial à ramen, ces nouilles qui peuvent s’apprêter de multiples façons, et sont devenues depuis quelques années un plat très en vogue en Occident. A ses côtés, son père et son oncle. Et le souvenir diffus de sa mère, décédée alors qu’il était enfant, mais qui avait eu le temps de lui apprendre les rudiments de la cuisine singapourienne, d’où elle était originaire. De sa petite enfance dans cet Etat du Sud-Est asiatique, Masato garde une obsession pour le bak kut teh, une soupe de porc extrêmement populaire, et autour de laquelle ses parents s’étaient rencontrés. Alors, lorsque son père meurt brutalement, il va partir pour Singapour. Afin de se reconnecter avec ses origines maternelles et tenter de retrouver, enfin, le goût véritable du bak kut teh, ce plat qu’il n’a jamais réussi à reproduire.

Personnages solitaires

Il y a trois ans, An – Les délices de Tokyo voyait Naomi Kawase filer la métaphore culinaire pour parler de transmission et de liens intergénérationnels. La saveur des ramen est construit sur le même principe, même si Khoo oppose à la rigueur de sa consœur japonaise une approche plus ouvertement mélodramatique, et une double temporalité, avec en parallèle la quête initiatique de Masato et des flash-back racontant l’histoire d’amour douloureuse de ses parents. Avec à la clé une très sobre – mais très intense – séquence se déroulant dans un musée retraçant la violente occupation japonaise de Singapour durant la Seconde Guerre mondiale.

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Khoo, qui dès le milieu des années 1990 a incarné le renouveau du cinéma singapourien, qui n’avait jamais eu les honneurs d’une sélection dans un grand festival international avant qu’il ne dévoile Be With Me à Cannes en 2005, s’est souvent intéressé à des personnages solitaires. Ses deux premiers longs métrages, 12 Storeys (1996) puis ce remarqué Be With Me, adoptaient tous deux une structure chorale pour raconter quelques menus destins. Dans My Magic (2008), lui aussi présenté à Cannes et à Fribourg, il mettait alors en scène, dans son propre rôle, un fakir tentant avec force difficulté d’être un bon père. Dix ans plus tard, alors que les quelques films qu’il a réalisés entre deux sont restés inédits sur les écrans suisses, il continue avec La saveur des ramen de proposer un cinéma intimiste et humaniste sachant parfaitement jouer avec les silences et les non-dits.

Mise en scène discrète

Lorsque Masato apprendra finalement d’où il vient, il saura où il va, comment gérer son double héritage japonais et singapourien, héritage à la fois familial et culinaire. Si ce que raconte finalement le film tient du cliché, la manière dont il le fait évite parfaitement l’écueil de la mièvrerie, la mise en scène de Khoo étant suffisamment discrète pour ne jamais tomber dans le pathos. Et lorsque le cinéaste filme un bouillon frémissant, il touche à quelque chose d’indicible, à cette idée qu’un bon repas peut changer une vie. L’amour et le pardon au fond d’un plat de nouilles.


La saveur des ramen, d’Eric Khoo (Singapour, Japon, France, 2018), avec Takumi Saito, Jeanette Aw, Mark Lee, Seiko Matsuda, 1h30

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