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Les saveurs du français: nos 5 perles de la semaine

Pendant l'été, «Le Temps» savoure sans prétention des mots oubliés de la langue. D'alfalfa à s'encalminer, les premiers plaisirs de cet été

Alfalfa, fifflement minéral

D’accord, le mot est un peu rude à prononcer, avec ces «a» qui radotent et ces «f» qui fifflent entre les dents. L’alfalfa est goûtée par les végétariens, les phytothérapeutes et, plus largement, les amateurs de petites graines germées dans la salade. Il s’agit en fait d’une luzerne, ici renommée par un mot d’origine arabe. On vante sa bonne densité de protéines et de calcium. On lui prête des vertus reminéralisantes, recalcifiantes, et une capacité à lutter contre l’anémie ou la spasmophilie, assure le Larousse des plantes médicinales.

Alfalfa fait partie du régiment de mots entrés dans Le Petit Robert cuvée 2017. Depuis que ce dictionnaire est millésimé, comme son concurrent le Larousse, c’est la course à qui annoncera le plus de sémillantes nouveautés au printemps. Cette année, le Robert a frappé les esprits avec quelques termes des temps technologiques, des geeks aux youtubeurs en passant par le verbe tweeter. La mort dans l’âme, le chef Alain Rey a même accepté «spoiler».

Néanmoins, la livraison 2017 réserve aussi une bonne part aux papilles, avec notre alfalfa, ainsi que l’épice basque piquillo ou – délicieuse ironie – l’entrée conjointe de viandard et de végane. Cet été, nous donnerons aussi dans la gourmandise, et goûterons un mot chaque jour – espérons-nous, avec minéraux et piments.


Egrégore, élévation post-moderne

On est tombé sur «égrégore» grâce à Michel Maffesoli, le trublion de la sociologie contemporaine, notamment théoricien des tribus urbaines. Le mot nous est arrivé de manière indirecte: c’est Michel Danthe, chef des pages Opinions du Temps, qui l’a mentionné. L’été passé, le sociologue s’est fendu d’un ouvrage, Le Trésor caché, lettre ouverte aux francs-maçons et à quelques autres, dans lequel il défend l’idée que les maçons sont aux avant-postes de la modernité – idée originale, y compris pour les maçons eux-mêmes, qui voient blanchir les têtes durant les rituels.

A l’heure des réseaux, des adoubements en tous genres, des partages de connaissances entre groupes, la vie secrète mais pas tant, partageuse et réticulaire à la fois, de la franc-maçonnerie est «en phase avec […] la postmodernité naissante», estime le sociologue. Cette acuité culminerait avec la notion d’égrégore, que Michel Danthe dépeint ainsi: «Une sorte de conscience collective exhaussant le petit soi, enfermé dans ses certitudes, afin de le faire accéder à un soi plus vaste, celui où interagissent les multiples énergies à l’œuvre dans chaque individu et dans la communauté en son entier.»

Dans la tradition, l’égrégore qualifie le type d’anges qui s’unirent aux filles de Seth, dans le livre d’Enoch. De l’élévation, toujours.


Citron, acide arnaque

«La Garde côtière a-t-elle acheté des citrons?» interrogeait, le ton grave, Radio-Canada en janvier. Pourquoi diable souligner le fait que des marins des forces de sécurité maritimes canadiennes ont investi dans quelques citri pour la cuisine, ou pour le traitement des gorges douloureuses par vents polaires?

La polémique, puisque c’en est une, met en lumière une amusante particularité québécoise, non répertoriée par les dictionnaires français. Au Québec, le «citron» désigne un appareil qui ne marche pas. Le Bureau de la consommation (BC) précise: «Un «citron» est un qualificatif souvent utilisé pour décrire un véhicule dont les défauts de fabrication peuvent en réduire la sécurité, l’utilisation et la valeur.»

C’est ce qui s’est produit pour nos malheureux surveillants côtiers. D’abord, budgétée à 194 millions de dollars canadiens, la nouvelle flotte de neuf patrouilleurs a coûté 33 millions de plus. Pis, les bateaux se sont révélés d’emblée victimes de corrosion: Radio-Canada a noté que «les problèmes sont si sérieux que certains de ces patrouilleurs semi-hauturiers ont passé plusieurs semaines, voire des mois, sans naviguer». Le BC précise qu’il «n’existe aucune loi sur les citrons au Canada». Peut-être faudra-t-il, un jour, une telle législation. Acide.


Gnafron, Spielberg en guignol

On s’étonne presque de trouver «gnafron» dans Le Grand Robert. Ce mot rebondi et bonhomme paraît honoré par cette petite place qu’il conserve dans la mémoire du colossal dictionnaire. Tout est venu de Lyon: le «gnaf» était un nom du guignol de la belle cité des confluences. La déclinaison «gnafron» apparaît dans les années 1970. Admettons-le, la forme empèse le terme, avec l’heureux bénéfice d’accroître sa loufoquerie naturelle.

Nous parlons de Spielberg. Le 20 juillet sortira le nouveau film du réalisateur, Le Bon Gros Géant, adaptation d’un conte de Roald Dahl. Adaptation ratée, a jugé Le Temps, qui l’a découverte à Cannes avec effroi. Antoine Duplan a posé le débat en parlant de Spielberg comme d’«un être schizophrène»: «Capable de réaliser des films magistraux à plus-value humaniste (Lincoln, Le Pont des espions…), des récits d’aventures irrésistibles (La Guerre des mondes, Minority Report, Indiana Jones), c’est aussi un gnafron qui se vautre en quelques occasions dans la démagogie infantile.»

S’ensuit une lecture du film laissant entendre que n’importe quelle autre activité le 20 juillet vaudra mieux que visionner le produit de Spielberg. Comme si celui-ci, gnafron glouton, voulait nous bouloter dans sa mâchoire des Dents de la mer.


S’encalminer, pétaudière langagière

Ces derniers temps, la France paraît plongée dans une légère confusion. Légitime traumatisme des attentats, agitations sociales dans tous les sens, prépagaille électorale: le pays a comme quelques roulis. #lafrancequicraque, diagnostiquait récemment Le Temps façon réseaux, avec une série d’articles.

Même lorsqu’ils s’expriment, les politiques français cèdent à quelques flottements au strict plan du langage. On a entendu sur des radios nationales, à deux reprises, des représentants du peuple – caftons, ils étaient de droite, mais dans le tohu-bohu ambiant, cela ne signifie pas grand-chose – déplorer l’état dans lequel se trouve le pays, «encalminé par les grèves». Ce qui devrait vouloir dire que la manifestation de colère un peu syndicale contre la «loi Travail» (quelle andouille a inventé cette épouvantable ellipse?) accroîtrait le chaos ambiant.

Il y a confusion. Pour le moins. «S’encalminer», nous sommes dans le pronominal, signifie se mettre au calme. Le terme vient de la marine, afin de décrire la manière dont on s’abrite dans la quête d’une accalmie. Ce n’était pas précisément la situation des récentes manifestations CGT avec casseurs en bonus. Dans la France qui craquelle, la pétaudière en expansion gagne même la langue.

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