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Les saveurs du français: nos perles de la semaine

Cette semaine, nous avons chassé les mots avec les applications mobiles, un peu comme d’autres les Pokémon

Roquentin, vieux galopin

Pour illustrer ce mot, rien de plus gambadant – avec quelques pauses pour le souffle – qu’Agecanonix. Le petit vieux d’Astérix a tout du roquentin; en plus, il gagne sur un tableau. Rappelons-nous ce tonitruant vieillard du village gaulois, celui qui ne cesse d’éructer et de se plaindre, qui tourne autour de sa canne comme d’un axe géostationnaire, quand il ne la brandit pas pour menacer Abraracourcix. Il gémit, il vitupère, et ma foi, lorsqu’il s’agit de brailler, il paraît presque retrouver une prime jeunesse.

Venu d’une racine anglo-normande, «rokk», qui désignerait l’idée de craquer ou de tousser, «roquentin» désigne un vieillard qui veut paraître jeune, qui concurrence les juniors, dans une attitude un brin passée et ridicule.

Par nature, chaque vieux se pense jeune. C’est la cruauté de l’âge, cette obsession de se prétendre en retranchement de 20 ans alors que la peau des bras s’assèche. Considéré ainsi, le roquentin n’est pas un pathétique sac d’os flageolant, mais une métaphore de notre refus de vieillir. Nous ne cesserons jamais de vouloir bondir – de joie, de colère, qu’importe. Agecanonix, lui, avait en sus la plus belle femme du village pour épouse. Sacrés Gaulois.


Broigne, «Game of Thrones» et gigots

Nous chassons donc les mots sur petits écrans, un peu comme la quête de Pokémon Go. A l’arrache, le dictionnaire pour mobiles Antidote nous lance un mot rare, et nous voici dans Game of Thrones. Ambiance mortifère, guerres de clans, viande de bœuf trop bouillie, dragons lance-flammes et harnachements pour tueurs dans la cour, ou pire, en rase campagne gelée.

La broigne est une tunique épaisse qui servait de protection aux combattants du Moyen Age. Elle pouvait être de cuir, parfois avec des pièces de métal – auquel cas on peut parler de cuirasse. L’étymologie du mot nous indique qu’il faut remonter à la langue des Francs, le francique, laquelle apporte le terme brunnia, une protection du guerrier. Dans le détail, il est question de couvrir la poitrine: l’armure en solide peau de bête barre l’accès aux organes vitaux. Voilà l’agresseur brailleur prêt pour la mêlée médiévale et le choc des épées.

Tonnerre du monde, quand celui-ci est possédé par des mâles qui mangent le gigot de porc à pleines dents, par quelques femmes diablesses et une blonde qui contrôle l’arme nucléaire du moment – les dragons. Mot un peu porcin, grommelant, grincheux, la broigne s’épanouit pourtant dans les crissements de fer.


Varve, pâte feuilletée des lacs

On peut penser à une pâte feuilletée, qui permettra de fabriquer un gâteau de saison. Chipé grâce aux générateurs aléatoires, notre terme du jour évoque des couches et du feuilletage, et il a son goût austère et sucré à la fois. «Varve», c’est court, profond, sans émoi ni excès. C’est le mot du silence des profondeurs, puisqu’il est aussi question de nos lacs.

La varve est un dépôt de sédiments, plutôt en eaux calmes, faite de couches précises. Futura-Sciences indique que la particularité des varves réside dans le fait que ces dépôts sont «directement commandés par les saisons, et donc par l’influence de la fonte des glaciers et des inlandsis», ce dernier mot renvoyant à des calottes glaciaires – on est alors dans le contexte maritime.

Fait rare, varve est un cadeau du suédois. Il vient de «varv», qui exprimerait une révolution périodique. D’où viendrait la régularité des couches sédimentaires. Pour les experts, cette précision dans l’empilement a sa valeur, puisqu’elle permet de procéder à des datations précises: ses couches racontent l’histoire d’un lac. On parle de dépôts lités, structurés par la mise par couches. Epaisseurs d’en bas, qui rendent plus savante la coupable dégustation d’une tartelette aux fraises, à la pâte feuilletée.


Surérogation, bonus d’âme bigote

C’est le plaisir, un peu masochiste, d’un mot rude. D’abord rugueux à prononcer, le terme évoque un univers de lois et de religion. Il nous est suggéré par les propositions spontanées d’une application sur tablette, notre méthode de la semaine. Pourtant, il vient de loin, d’un passé de dévotion. Il évoque ce curé qui dresse la liste des actions de ses ouailles, dressé devant son église, sourcils froncés, soutane rêche et sèche, un dimanche matin d’automne.

La surérogation est une sorte de zèle. De manière générale, le terme désigne ce que l’on fait en plus de ce qui nous est demandé. Du latin juridique supererogatio, il est donc question d’un bonus ajouté à un engagement ou une obligation. Inspiré par Voltaire, le Littré parle d’une «œuvre de surérogation», s’ajoutant à ce qui est requis.

La surérogation s’applique en particulier dans le domaine religieux, même si la définition de la notion reste peu précise. Il s’agit alors d’actions sortant du périmètre des obligations ordinaires de la foi. Une bonne volonté, pour faire simple, mais qui entre dans un système où les bonnes œuvres sont recensées. Notre curé de naguère a sans doute dû statuer sur ces suppléments d’âme que vont s’attribuer ses brebis. Egarées, il va de soi.


Schlich, Pokémon incandescent

D’accord, nous prenons quelques libertés avec le concept de «saveurs du français», puisqu’il s’agit aujourd’hui d’un mot allemand importé. Schlich a son poids en exotisme teuton. Il réserve une surprise dans sa prononciation décrétée pour le français: les dictionnaires ne retiennent pas le «-ch» final germanique un peu rocailleux mais un «-k», comme en France, où on prononce le nom du compositeur allemand du XVIIIe siècle «Bak».

Passons outre, et consumons-nous: avec le schlich, il est question de fusion à très haute température. Le terme désigne un minerai qui a été apprêté avant le grand ébouillantement. Il a été lavé et écrasé. En somme, il est tip top pour être acheminé dans le fourneau, avec un peu de charbon mouillé, afin d’éviter la fuite de fragments légers du matériau.

On débusque «schlich» en furetant dans l’application du Robert pour tablette. Nous donnons dans le Pokémon Go des mots: nous les laissons apparaître à leur guise, selon les modes aléatoires des outils électroniques. Des surgissements langagiers cherchés, mais toujours surprenants. Après tout, en le tournant un peu, disons en «mini-schlich», notre minerai propret pourrait rejoindre l’escouade cachée des bidules colorés.


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