Notre époque a ceci de désespérant qu’elle semble peu traversée de grandes idées limpides et généreuses. Certaines ont fait tant de mal qu’on s’en méfie à raison. En cela les philosophes des Lumières étaient plus ingénus, mais ils possédaient un talent, un enthousiasme contagieux qui n’a pas fini d’inspirer. En 2012, un intellectuel américain influent se revendique de leur souffle. Robert Darnton, directeur de la bibliothèque de l’Université Harvard, est en train de bâtir une bibliothèque numérique gratuite et destinée au monde entier. Sa Digital Public Library of America (DPLA) a beau être embryonnaire (lire aussi le SC du 28.04.2012), elle est porteuse d’une utopie qui peut changer le monde. Car Darnton n’est pas un obscur savant, mais une figure reconnue et respectée. Il a de solides appuis auprès des puissantes fondations privées de son pays. Il a su convaincre ses partenaires en une demi-heure. Aux dires d’un confrère historien, sa force de travail est époustouflante. Et il n’est pas près de s’arrêter en route. Entretien en bon français, teinté d’un léger accent de Princeton.

Samedi Culturel: Après une brillante carrière d’historien, qui vous a valu plusieurs distinctions, dont la Légion d’honneur en France, n’espériez-vous pas prendre une retraite méritée?

Robert Darnton: Méritée, je ne sais pas! Je pensais consacrer ma retraite à la préparation de toutes sortes d’ouvrages consacrés à l’histoire du livre. Et voilà que je me retrouve à la tête de la plus grande bibliothèque de recherche du monde, celle de Harvard: 73 sites, 17 millions de livres. Depuis, je rêve de mettre cette richesse intellectuelle, réservée pour l’heure aux seuls étudiants et professeurs, à la disposition de tout le monde. Grâce à la technologie moderne, ce rêve est possible.

A quel moment ce rêve s’est-il concrétisé?

En 2010, j’ai convié à Harvard des responsables de fondations privées, de bibliothèques de recherche ainsi que des spécialistes du numérique. Après une demi-heure de discussion, tout le monde s’est mis d’accord: l’idée était bonne et on pouvait trouver l’argent. Deux fondations [Sloan Foundation et la britannique Arcadia Fund] nous ont fourni cinq millions de dollars, ce qui nous suffit pour l’instant. Nous travaillons sur un business plan pour la suite, mais je n’ai pas plus de détails. Au vu de mes relations avec les grandes fondations, je peux vous dire qu’il y a de quoi être optimiste.

Pourquoi faire appel à des fondations?

Aux Etats-Unis, les fondations privées œuvrent pour le bien public. C’est une spécialité très américaine, qui fait notre force. Le gouvernement fédéral n’y est pour rien. Et tant mieux, car ici tout le monde s’en méfie.

Ces institutions privées ont-elles des exigences particulières?

Elles sont régies par des gens très sérieux, cultivés, qui n’exigent qu’une chose: que nous travaillions de façon responsable et soigneuse, avec une administration capable. Jamais on ne m’a imposé de limites.

Combien de personnes travaillent sur le projet?

Une centaine. On compte des chefs de bibliothèque, des professeurs, des juristes, des avocats, des directeurs de community colleges [centres de formation à mi-chemin entre lycées et universités]. Pour ces derniers, la DPLA prend tout son sens: ces établissements, ouverts aux gens du peuple et qui comptent 13 millions d’étudiants, manquent cruellement de bibliothèques. J’insiste sur ce point: notre projet est démocratique, il est destiné à tous et non à la seule élite.

Des fonds universitaires peuvent-ils intéresser le grand public? Parfaitement! Beaucoup de gens se passionnent pour tel ou tel sujet et écrivent des e-books non commercialisés: on en a recensé 700 000 l’an dernier. Ce n’est pas rien. Ces auteurs ont besoin de sources imprimées. Nous pensons aussi aux retraités, aux résidents en EMS. Ou encore aux écoliers et jeunes étudiants effectuant leur cursus scolaire.

Y aura-t-il des bibliothécaires en ligne pour orienter le public?

On peut imaginer une équipe qui réponde aux demandes, mais rien n’est encore décidé. Les débuts seront modestes. L’essentiel est que toutes les collections éparpillées aux Etats-Unis soient inter-opérables et que le lecteur puisse trouver immédiatement ce qu’il cherche. Tel livre à Washington, telle image à Chicago, en un clic. On trouvera aussi l’ensemble des journaux de toute l’histoire des Etats-Unis… A terme, c’est l’ensemble de la production imprimée du pays que nous visons, avec l’appui de toutes les bibliothèques du pays.

Au fond, n’est-ce pas Google qui a inspiré la DPLA?

Oui, en partie. Disons que Google Book Search a montré le chemin. Avant cela, on n’envisageait pas de numériser l’ensemble de la production imprimée. Google a eu une vision extraordinaire.

Avez-vous eu affaire à Google?

Bien sûr. Ils ont numérisé 850 000 de nos livres, mais dans le domaine public uniquement, parce que nous refusions de leur laisser les ouvrages sous droits d’auteur.

Et aujourd’hui, avez-vous coupé les ponts? Ou prévoyez-vous tout de même des partenariats?

Je voudrais que nous ayons de bons rapports avec Google, mais ils n’ont pas répondu à mes lettres. Il y a pourtant des possibilités de coopération et je serais ravi qu’ils nous prêtent quelques ingénieurs! Car nous ne sommes pas concurrents. Leur projet de bibliothèque numérique commerciale est mort depuis qu’une cour fédérale a jugé illégal l’accord conclu entre eux et les éditeurs américains, en mars 2012. Cet accord, je l’avais étudié de près avec des avocats. Il ne m’avait pas paru être dans l’intérêt du public. Il pouvait donner à Google le monopole de l’accès au savoir. La Cour de New York nous a donné raison. En définitive, je n’exclus pas une collaboration future, mais sans jamais perdre de vue notre objectif, qui est le bien commun.

Est-ce qu’on vous a traité d’utopiste?

Oh, oui! On me traite aussi d’élitiste, ce qui est plus douloureux. On imagine un projet aristocratique… Il fallait éviter à tout prix cette caricature et expliquer qu’au contraire, c’est une façon de démocratiser le savoir incarné dans les bibliothèques privées comme Harvard. Et puis «utopiste», je l’ai entendu souvent: on savait que j’étudiais le XVIIIe siècle, les grands penseurs des Lumières. J’avoue: je suis inspiré par le souffle utopien. C’est une source d’énergie. Mais il faut lier cette source à un savoir très terre à terre. Quand je présente la DPLA, j’insiste sur le pragmatisme pour éviter d’être taxé de rêveur qui ne connaît pas le monde réel.

Comment réussirez-vous à convaincre auteurs et éditeurs de vous céder des ouvrages sous droits d’auteur?

Vous savez, j’ai moi-même écrit des livres, j’ai pris part à des maisons d’édition. Les éditeurs universitaires doivent gagner de l’argent. Je suis bien sûr pour exclure de la DPLA tous les livres dans les circuits commerciaux, par exemple tout livre imprimé depuis au moins cinq ans. En revanche, que l’écrasante majorité des livres publiés après 1923 soit couverte par le copyright pose problème. Il existe malgré tout des solutions qui respectent le droit d’auteur. Je pense à une extension du fair use [usage loyal] qui permet actuellement aux universités de mettre à la portée d’étudiants des livres protégés à des fins pédagogiques. Autre exemple, le extended collective licensing des pays scandinaves: éditeurs, auteurs et bibliothèques s’accordent pour mettre les livres à la disposition du public. Je respecterai le droit d’auteur, mais voyons les choses en face: la vie commerciale d’un livre est très brève. Après un an, un livre neuf ne se vend plus.

Pour un auteur, n’est-ce pas frustrant d’imaginer que son livre va en quelque sorte passer dans le domaine public avant l’heure?

Attendez, tout auteur aura la possibilité de ne pas laisser ses œuvres pour la numérisation! J’ai souvent remarqué que ce que veulent les auteurs, ce sont avant tout des lecteurs. Après quelques années, les revenus d’un livre permettent tout juste à son auteur d’inviter son épouse à dîner. Quant à son livre, il reste inerte sur un rayonnage… Donc nous sommes en train d’organiser une société d’auteurs qui donnent accès à leurs livres gratuitement. Je pense que petit à petit un nombre énorme d’auteurs souhaiteront participer.

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Robert Darnton

«Je suis un utopiste pragmatique qui rêve de démocratiser l’accès au savoir à l’aidede la technologie moderne et de l’argent des fondations privées»