Art

Saype, du street art pour éveiller les consciences

Après avoir débuté dans le graffiti, le Français s’est spécialisé dans la réalisation de grandes fresques écoresponsables qui ouvrent sur des questions de société. Rencontre avec un artiste engagé à l’occasion du festival ArtiChoke, qui a lieu ce week-end à Estavayer-le-Lac

Sous ses pieds, des nuances de gris et de noir forment une longue étendue aux contours indiscernables. Appliqué aux retouches de son œuvre, Saype se repère à l’aide de piquets plantés tous les 2 mètres, formant des carrés qu’il a rapportés sur une feuille. «Mais une grande partie du travail se fait quand même à l’instinct», sourit l’artiste français, installé à Bulle.

Jusqu’à dimanche, Estavayer-le-Lac accueille la première édition du festival d’art urbain ArtiChoke, mis sur pied par une jeune étudiante, Héléna Galera. De nouvelles fresques murales viennent décorer les maisons des habitants, des événements de live painting animent les rues de la ville, sans oublier de nombreux concerts et spectacles. «J’ai beaucoup apprécié l’enthousiasme d’Héléna, son projet est jeune et innovant», explique Saype, son pistolet de peinture airless dans la main.

Après avoir terminé une série de mains tendues ornant le Champ-de-Mars dans le cadre du projet parisien «Beyond Walls», illustrant l’importance d’une humanité unie et solidaire, Saype prend plaisir à s’investir dans un projet plus local. Ses œuvres peintes à même le sol sortent souvent du cadre: on se souvient d’un bateau géant en origami, posé sur le lac pour compléter une fresque réalisée à Genève, et représentant un message d’espoir envoyé aux bénévoles de SOS Méditerranée. A l’occasion d’ArtiChoke, il a décidé d’innover en modifiant la perspective de ses œuvres. «Jusqu’ici, mes fresques prenaient forme à partir d’une vue aérienne. Cette fois, je voulais qu’elle soit visible de la place du village.» Un défi qui lui aura demandé de nombreux efforts pour se familiariser avec l’anamorphose: l’image est disproportionnée, étendant sa longueur sur plus de 130 mètres, pour une largeur d’à peine 30 mètres.

Sagesse et force tranquille

Difficile de se rendre compte de cela depuis le centre d’Estavayer-le-Lac, où l’œuvre qu’on admire représente avec fidélité une personne âgée confortablement installée dans sa chaise, s’adonnant à la lecture de son livre, pantoufles aux pieds et pipe à la bouche. L’artiste a décidé de la nommer Une Histoire de point de vue, soulignant ainsi l’importance de la perspective, non seulement dans son œuvre mais également dans son approche de la vie: «Je pense que nous avons beaucoup à apprendre des personnes âgées, fortes de solides expériences.» S’il est habitué à dépeindre plusieurs générations dans son travail, Saype s’est souvent focalisé sur l’enfance, qui incarne une insouciance contrastant avec les défis engendrés par les enjeux climatiques. Une Histoire de point de vue, qui symbolise pour lui la sagesse, la force tranquille, est une œuvre très représentative de la matérialité de son travail.

«Nous avons envie de marquer les esprits sans impacter la nature»: Saype est attentif à ce que ses fresques soient écoresponsables, raison pour laquelle il a élaboré une peinture à base d’ingrédients naturels. De la craie pour le blanc, du charbon pour le noir; pour que la peinture tienne malgré la pluie, un liant à base de protéine de lait est combiné avec de la chaux naturelle. «Ça fait éclater la molécule, ce qui forme une glu qui, une fois sèche, devient imperméable.» La peinture est fixée sur l’herbe et l’œuvre s’évaporera au gré du temps lorsqu’elle repoussera.

Cette forme d’art éphémère permet au Français d’illustrer une activité humaine exempte de pollution et la possibilité d’un progrès respectueux de l’environnement. Son succès est en partie dû à une réflexion sociale et écologique qu’il qualifie lui-même de fleur bleue: «Je suis profondément persuadé que l’humanité est capable de faire de belles choses lorsqu’elle se montre unie. La tendance actuelle est plutôt à l’isolement, je tiens à lancer un autre message à travers mes œuvres.»

Bouddhisme et écologie

Saype attribue sa sensibilité à sa longue expérience d’infirmier, métier qu’il a beaucoup aimé et pratiqué durant sept ans. «Je pense que ça m’a rapproché de questions existentielles comme la souffrance de l’être humain; mon travail s’est beaucoup nourri de réflexions à ce sujet.» Artiste autodidacte, il s’est initié à sa passion à travers le graffiti. C’est en 2012, à la suite de la commercialisation des drones civils, qu’il décide de changer d’approche, prenant conscience de la nécessité de toucher les esprits à travers son travail. «A cette époque, je lisais beaucoup de littérature bouddhiste et je m’intéressais énormément à l’écologie. J’avais envie de mixer mon passé de graffiteur avec les enjeux du réchauffement climatique et mes découvertes philosophiques.»

Il passe alors plusieurs années à mener une double vie, conjuguant son travail dans la santé et ses nombreux projets, pour ensuite réserver l’entier de son temps à son art. «L’indépendance est très excitante, mais elle donne aussi le vertige; elle demande une motivation passionnée.» Cette rigueur qu’il s’impose pour donner vie à ses convictions se lit sur chacune de ses fresques, dont la forme transcende les défis du street art.


ArtiChoke, Estavayer-le-Lac, du 5 au 7 juillet.

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