Milan s'allume. Son dôme en restauration s'est changé en ombre voilée par-dessus laquelle flotte miraculeusement la Madonina du plus haut clocher, qui, toute illuminée, chatouille gentiment le disque d'une lune joufflue presque aussi dorée. A leur pied s'ouvre la galerie Vittorio Emanuele, un salon magnifique que les passants traversent comme des princes invités à une grande soirée. Au beau milieu, des ouvriers s'affairent autour d'une maquette en construction, qui reproduira de manière lisible les transformations intervenues dans le Teatro alla Scala dont la réouverture après «restructuration» est prévue dans dix jours, le 7 décembre, en hommage à saint Ambroise, père de l'Eglise qui fut évêque de Milan.

Ce soir-là, la Scala dans tout l'éclat de son lustre retrouvé, donnera une de ces soirées brillantes dont son histoire a connu quantité. Tout ce que l'Italie compte d'officiels et de famosi remplira à craquer les 2800 places de la célèbre salle en fer à cheval dessinée au XVIIIe siècle par l'architecte Giuseppe Piermarini. Et, naturellement, accourront à Milan, cœur battant, les personnalités du monde entier qui animent la scène internationale de l'opéra. Pour ouvrir la nouvelle Scala, il a été prévu de redonner l'opéra d'Antonio Salieri par lequel le théâtre lyrique fut inauguré, le 3 août 1778. Coïncidence, l'œuvre s'intitule: L'Europa riconosciuta (l'Europe reconnue)…

Désormais, les Milanais comptent les jours. Le principal journal, le Corriere della Sera, publie un compte à rebours. Cette chronique en forme de programme de la Scala commente quotidiennement les épisodes qui émaillent non seulement la vie du chantier mais aussi l'agitation politique et sociale qui l'entoure. Ouvrira? N'ouvrira pas? Il est vrai que les syndicats entretiennent le suspense, réunissent des assemblées houleuses et brandissent des revendications de dernière minute qui indignent Mario Botta, l'architecte tessinois choisi par l'entreprise qui a remporté l'appel d'offres. Il croyait avoir donné satisfaction à toutes les parties; c'était sans compter avec les affrontements que connaît actuellement l'Italie.

Impossible de laisser une municipalité de centre droit se parer paisiblement d'une réalisation glorieuse, sans démonstration de force à gauche. Dans un climat politique délétère, dans une ville endettée où tant de travaux publics concernant des équipements culturels – celui du Piccolo Teatro, par exemple – sont figés, la rénovation de leur Scala mythique et bien-aimée laissait les Milanais

incrédules. Aujourd'hui, ils doivent quelques actions de grâce à leur saint patron. «Toute l'opération tient du prodige: personne n'a jamais cru que les travaux seraient menés à bien et la maison d'opéra ouverte dans les délais, sans dépassement de budget», s'exclame Mario Botta.

Parmi les quelque 400 projets que l'architecte a signés en Suisse, en Italie et jusqu'en Chine, nombreux sont d'une envergure bien plus importante que le chantier de la Scala. Mais accepter la mission de transformer ce théâtre lyrique, patrimoine de tous les amoureux de l'opéra, représentait, surtout pour un italophone, une responsabilité culturelle et affective majeure.

Mario Botta a été l'homme de la situation: solide, agile, familier des lieux. Et, surtout, architecte de la mémoire. «Il fallait adapter le bâtiment aux exigences d'une utilisation contemporaine. Mais toucher à la Scala, objet métaphorique par excellence, c'était se confronter à des valeurs très complexes, c'était intervenir sur plusieurs strates de temps pour y ajouter ce que le nôtre peut offrir de meilleur.» Pour concilier le style néo-classique de Guiseppe Piermarini et le langage contemporain, il fallait de la discrétion, Mario Botta a su en faire preuve, sans s'effacer non plus.

La Grande Galerie milanaise débouche précisément sur la piazza della Scala. D'un côté, le palazzo Marino, siège de l'autorité communale, de l'autre l'opéra; entre eux, la statue de Léonard de Vinci, un périmètre agité, où les touristes slaves et asiatiques se photographient fiévreusement, où déambulent des cohortes de carabiniers et où s'activent les derniers ouvriers du chantier. Derrière la façade de la

Scala, son fronton, ses colonnes, parfaitement lisibles, se profile le parallélépipède qui constitue la principale et indispensable intervention de l'architecte. Il contient la cage de scène entièrement refaite, élargie, rehaussée (jusqu'à 38 mètres), creusée (jusqu'à 18 mètres) et équipée pour répondre aux exigences techniques de

l'opéra contemporain. Or dans la nuit, ce volume sombre, géométriquement ponctué de points lumineux, s'efface comme par magie pour se changer en ciel étoilé. De même, la tour elliptique en forme de château d'eau, construite pour accueillir les loges d'artistes et services, qui se transforme, une fois éclairée, en disque volant par-dessus un corps de bâtiment ajouté au XIXe siècle.

Mais toutes ces grâces nocturnes et aériennes ne constituent qu'un avant-goût, une mise en condition, en regard de ce qui attend le spectateur à l'intérieur. La maison qui, avant les travaux, n'était plus qu'un «nid de rats» indigne et hors d'usage, a été restaurée, rafraîchie, débarrassée d'adjonctions qui la défiguraient, réorganisée et pourvue d'un confort digne de la plus prestigieuse maison d'opéra du monde. Et son parterre a été légèrement rehaussé pour offrir une visibilité meilleure.

Aujourd'hui la célèbre salle en fer à cheval de Piermarini, celle où Giuseppe Verdi a créé vingt-six opéras, se retrouve pareille à elle-même, resplendissante, flamboyante. Sur scène où se met déjà en place le décor de L'Europa…, on tente de répéter dans un désordre indescriptible; une voix féminine vocifère des instructions dans un micro. Dans les fauteuils, deux messieurs à tête blanche et grise, droits et dignes, observent: Luca Roncali et Pier Luigi Pizzi, le metteur en scène et le scénographe, choisis parmi les plus illustres. Passe le redouté maestro Riccardo Muti qui tente de protéger le travail de l'orchestre. Entre l'architecte qui contemple d'un regard aigu le plissé de son escalier et sursaute aux moindres erreurs de finition. Autant de célébrités en un lieu qui en a vu passer tant.

A commencer par Napoléon Bonaparte qui, passé le pont de Lodi, entre à Milan en mai 1796 et réquisitionne la Scala. On y joue La Marseillaise, le théâtre est ouvert à la population qui le contemple pour la première fois. Le XIXe siècle voit l'apothéose des grands compositeurs et des grands interprètes, le succès explosif des opéras de Rossini dans toute l'Europe, le triomphe du mélodrame romantique avec Donizetti et Bellini, la fulgurante carrière aventureuse et musicale de la Malibran et sa rivalité mortelle avec la Pasta, le passage de Liszt, les débuts difficiles puis l'immense gloire de Giuseppe Verdi et l'émergence de son héritier, Puccini. Le XXe siècle commençant place la Scala sous la baguette inspirée d'Arturo Toscanini; et voici le chef d'orchestre passé en Amérique, mais de retour à son poste le 11 mai 1946, pour une soirée décisive: la réouverture de la maison détruite lors des bombardements alliés de 1943 et reconstruite fidèlement. Autre affrontement plus proche, celui de Renata Tebaldi et de Maria Callas dont la grande scène lyrique fut le théâtre privilégié et qui déchire encore les mélomanes par enregistrements interposés. Et que dire des années où Luchino Visconti mit en scène la prodigieuse soprano grecque? Et des années Claudio Abbado qui précédèrent l'ère de Riccardo Muti?

Pour mesurer l'importance de l'événement, la réinauguration de la Scala, il faut se souvenir que cette Scala scintillante n'est pas seulement une maison des stars actuelles et passées, elle représente avant tout le creuset où s'est constituée la nation italienne. Pour la construire, on dut d'abord démolir la vieille église de Santa Maria della Scala; tout un symbole, à l'époque des Lumières! Comme elle reçut les partisans des idées de la Révolution française, elle accueillit ceux qui complotaient contre la domination austro-hongroise. On sait l'épisode où les Milanais se servirent du nom de Verdi pour acclamer Victor Emmanuel, roi d'Italie.

«Le vrai prodige, commente Mario Botta, n'est pas seulement la modernisation et la remise en service du bâtiment. L'événement est profondément culturel. Brusquement, les Milanais, jusqu'ici indifférents, se tournent vers leur ville et la redécouvrent.» Avec la Scala renaissante, c'est l'Italie entière, aujourd'hui troublée et déchirée, qui reprend espoir.