Quel accueil vont-ils réserver au Tristan et Isolde de Patrice Chéreau qui ouvre ce soir la saison de la Scala? Depuis des semaines, ils se retrouvent au cœur de Milan pour étudier l'œuvre, discuter de sa structure avec des musicologues spécialement invités. Ils échangent des avis, aussi, avec le directeur du théâtre Stephane Lissner. Ils vibrent avec toute la capitale lombarde en attendant, comme chaque année, le grand jour de la première, qui coïncide depuis toujours avec la fête de saint Ambroise, patron de la ville. Eux, on les appelle les «loggionisti», ceux qui fréquentent les grandes loges des derniers étages du théâtre.

Ce soir, les plus chanceux d'entre eux seront de la première du Tristan et Isolde, monument wagnérien revisité par le metteur en scène Patrice Chéreau et le chef Daniel Baremboïm. Comment réagiront ces pensionnaires des derniers étages, ces habitués des poulaillers qui ont la réputation de s'enflammer si facilement?

Cette question doit traverser les esprits de tous les artistes qui fouleront la scène. Car les «loggionisti» sont de redoutables connaisseurs qui n'hésitent pas à exprimer ouvertement leur désapprobation en cas d'échec. Surtout si la cible des critiques est un chanteur ou une cantatrice. Une intonation mal assurée? Un contre-ut de poitrine qui défaille? Un vibrato qui s'effiloche? La sanction est immédiate. Le ténor français Roberto Alagna en sait quelque chose: l'année passée, les sifflets nourris qui ont accompagné son «Celeste Aida» l'ont poussé vers la sortie. Sa prestation n'a duré que quelques minutes.

Redoutables, et truculents, les «loggionisti» incarnent une manière bouillonnante et toujours plus rare en Europe de consommer le spectacle lyrique. Depuis 1973, ils se sont réunis en association et les membres sont aujourd'hui 1500. Entre la monumentale «Galleria» et la place du théâtre, leur siège impressionne par son allure spartiate, aux antipodes du faste de la Scala.

Le président septuagénaire Gino Vezzini reçoit, élégant, verbe alerte. «Les «loggionisti» sont des fanatiques d'opéra, s'exclame-t-il, et ils ont une sociologie transversale: il y a des médecins, des étudiants du conservatoire, des instituteurs ou des artisans. Ils sont capables de faire la file des heures durant pour voir ou revoir pour la énième fois un spectacle. Il y a quelques années seulement, les places du «loggione» n'avaient toujours pas de sièges. On écoutait debout, écrasés les uns contre les autres, accrochés à des barres comme dans un bus. La chaleur y est aujourd'hui encore épouvantable. On ne le sait pas assez, mais la Scala est aussi belle qu'inconfortable. S'y rendre, représente un sacrifice car le théâtre a été conçu selon des critères du XVIIIe siècle, désuets aujourd'hui.»

Alors, quand la représentation n'est pas à la hauteur des attentes, les plus mal lotis, les «loggionisti», glissent plus facilement que les autres vers la contestation. Et les formes sont parfois abruptes: le chef Toscanini, mais aussi la mythique Callas, la soprano Monserrat Caballé, Luciano Pavarotti et d'autres étoiles ont traversé l'épreuve impitoyable des sifflets, des chaussures et des bouquets de radis lancés depuis le «loggione».

A bientôt 90 ans, Giovanni Pacifici est une mémoire vivante des années les plus turbulentes. Dans son appartement du quartier estudiantin de Milan, il évoque un Wozzeck d'Alban Berg en 1952: «L'agitation était telle que le chef Dimitri Mitropoulos a dû interrompre la représentation et supplier le public de le laisser terminer le premier acte. Le plus grand désastre auquel j'ai assisté s'est sans doute produit dans les années 1970, avec une La Favorite de Donizetti tellement contestée qu'elle a été retirée du programme tout de suite après la première.»

La direction de la Scala a tout fait pour contrer les «loggionisti». La «claque» a été le moyen le plus discuté. Formée par un groupe de lyricomanes achetés avec des entrées gratuites, elle s'infiltrait dans le poulailler pour applaudir à tout rompre et étouffer ainsi la contestation. «La «claque» organisée a disparu il y a une douzaine d'années, note en souriant Giovanni Pacifici. Mais il en existe toujours sous des formes camouflées, entretenues par des chanteurs et des cantatrices qui craignent le pouvoir du «loggione».

Ces dernières décennies les fanatiques du poulailler ont connu une lente normalisation, qui a débuté sous les porches du centre de Milan, au début des années 70. Tard dans la nuit, Paolo Grassi, directeur alors du théâtre, croisait après chaque représentation des groupes de «loggionisti» qui discutaient de tel ténor, tel air. Un soir, il leur propose un siège pour débattre au chaud. L'association était née, et avec elle, prenait lentement forme la modération. Les «loggionisti» sont davantage préparés, les rapports avec la Scala se sont détendus, aussi. Les radis et les chaussures ne volent plus. Mais la crainte du «loggione», elle est encore là. Les artistes le savent.

Tristan et Isolde, en léger différé sur Arte dès 19h.