Culture

«Les Scandinaves ont cette obsession d’être les plus modernes du monde»

Les raisons de leurs succès culturels? La compétitivité et le goût de l’innovation

Somnolente dans la torpeur de ce début juillet, la ville universitaire de Lund a été désertée par ses étudiants. Orvar Löfgren, docteur en anthropologie, nous reçoit dans la petite villa qui lui sert de bureau. Tenue décontractée, il s’apprête à aller nager dans la mer «bien trop froide pour nous». Il rédige actuellement un essai intitulé Le Cluster scandinave: de petits pays avec de grands ego.

Le Temps: On parle de Scandinavie. Mais qu’est-ce que ces pays ont en commun?

Orvar Löfgren: D’abord leur histoire. A l’époque des Vikings [env. 800-1000 après J.-C.], tous parlaient une même langue: le «scandinave». Par la suite, seuls deux empires se partageaient la région: le Danemark (qui contenait l’actuel Danemark, la Norvège, le Groenland et les îles Féroé) et la Suède (qui possédait la Suède, la Finlande et quelques territoires de l’autre côté de la mer Baltique). Durant cinq cents ans, ces deux petits empires se sont fait la guerre et ont mélangé leurs frontières. Le «bloc» scandinave est né de ces guerres interminables entre voisins. Vers le début du XIXe siècle, les guerres ont cessé et ces empires se sont mis à coopérer. Avec le recul, on peut dire que ces guerres ont contribué à unir ces trois pays.

– Trois? Et la Finlande? Et l’Islande?

(Rires) La petite Islande est souvent oubliée. Et la Finlande occupe une position spéciale, entre la Scandinavie et la Russie. Mais ils font partie de la famille.

– La «famille»?

– La Suède est considérée comme le grand frère, à cause de sa grande taille et de son grand âge. Le Danemark est la grande sœur, vieille aussi, mais plus féminine, plus décontractée. La Finlande incarne le petit coriace, la Norvège le jeune bon élève et l’Islande, celui auquel on ne pense que rarement.

– Une famille unie?

– Comme dans toute famille, les frères et sœurs se querellent, même si, vu de Lausanne ou de New York, nous sommes tous les mêmes. Comme l’a très bien remarqué Freud: plus on se ressemble, plus on a besoin de se regarder de près pour voir nos différences. Mais ces dernières sont mineures.

Un de nos points communs forts? La social-démocratie. C’est ce courant qui a contribué à construire cette notion de «bien-être capitaliste». Qu’il s’agisse du niveau de bonheur, de la présence des femmes dans l’administration, de l’égalité, on retrouve toujours la Scandinavie en tête de classement. Même si l’on regarde la musique populaire, ça fonctionne bien! En 2013, le Danemark a gagné l’Eurovision, en 2012, c’était la Suède, en 2009, la Norvège, en 2006, la Finlande, etc.

– Incroyable!

– Pas tant que ça… On parle d’un «Viking Empire»: une manière de dire que les Scandinaves votent systématiquement pour eux-mêmes à l’Eurovision.

– Quels clichés circulent entre ces pays?

– Les Suédois et les Finlandais disent que, pour faire la fête, il faut se rendre à Copenhague: on peut y prendre des drogues, y fumer, l’alcool coûte moins cher… Les Danois appellent les Suédois la Prusse du Nord, ils les jugent austères. Les Norvégiens trouvent les Suédois formels, coincés, trop égalitaires. Les Suédois considéraient volontiers les Finnois comme des sauvages, incivilisés, qui vivent dans les bois – même si on reconnaît aujourd’hui leur détermination à travailler. Les Danois sont volontiers caricaturés comme relax, pas bureaucratiques.

On retrouve le concept de «géographie morale»: au nord, les gens sont considérés comme froids, organisés et sérieux. Dans le sud, comme plutôt relaxés, décontractés. En Europe, c’est un peu pareil entre l’Allemagne et la Grèce, non?

– Est-ce que le bloc scandinave est un ensemble culturel cohérent?

– On peut dire qu’il existe un «style nordique». Notamment dans les arts visuels ou la littérature. Cette homogénéité s’illustre par exemple par le Nordic Prize, un prix de littérature prestigieux qui rassemble des auteurs de toute la Scandinavie. On a par ailleurs des pavillons communs à la Biennale de Venise. A Berlin, les ambassades scandinaves sont réunies dans un même bâtiment. L’idée a été de s’unir pour être plus visible.

L’un des aspects saillants, c’est le «scandinavian noir». Qu’il s’agisse de films ou de livres, nos histoires criminelles ont toujours plus de succès. Imaginez un instant le «noir suédois» ou le «noir danois», les gens vous rirait au nez! Alors que le «noir scandinave» est (re)connu.

– Et médiatiquement?

– C’est plus difficile. Il y a eu des projets de lancer un journal commun, ou une chaîne de TV commune, mais ça n’a jamais marché. En revanche, les Scandinaves regardent volontiers les émissions des pays voisins, et s’achètent mutuellement leurs programmes. Peu d’émissions sont produites par deux pays simultanément, mais beaucoup de films sont des joint-productions.

– Et que regardent les Scandinaves?

– Les programmes liés à la nature connaissent un grand succès. Par exemple, cette émission danoise où un homme fait tout lui-même dans sa ferme est très populaire en Suède. Les programmes gastronomiques fonctionnent également très bien.

– Comment réagissez-vous face à la mondialisation?

– On se réinvente. L’image de la Scandinavie change en permanence. Très puissant dans les années 50 et 60 (Ikea est né à ce moment-là…), ce «sentiment scandinave» pourrait être en train de disparaître, selon certains. Les jeunes générations s’en moqueraient. Pour moi, la «marque scandinave» va et vient selon les périodes.

Pour garder notre place, nous misons sur la compétitivité, sur l’innovation, sur de nouveaux moyens d’exporter. De longue date, nous avons cette obsession d’être les plus modernes du monde: d’avoir le plus grand nombre de téléphones portables, d’ordinateurs, etc. Vous, en Suisse, vous connaissez bien cela: dans ce monde globalisé, en étant petit, il faut miser sur l’intelligence. Vous ne pourriez pas survivre avec vos chocolats et vos fromages.

– Qu’est-ce qui est mis en œuvre pour entretenir ce bloc?

– Il y a toujours le rêve de ne faire qu’un seul pays. Depuis cent cinquante ans, des politiciens ou écrivains en parlent, mais ça n’a jamais été vraiment populaire. Chaque pays tient à son indépendance. Nous formons un cluster, pas une fédération.

Après la Deuxième Guerre mondiale, on parlait de créer une défense commune en Scandinavie. Elle n’a jamais été réalisée: les Norvégiens et les Danois ont rejoint l’OTAN. La Suède et la Finlande sont restées neutres.

Depuis 1952, on n’a plus besoin de passeport pour passer les frontières; depuis 1958, le marché du travail est libéralisé… Globalement, il est très facile de déménager d’un pays à l’autre. Ma femme, danoise, reçoit la retraite suédoise, ses frais de santé sont payés par la Suède. Mais les Danois ne sont pas perçus comme des immigrants, plutôt comme des frères.

– Et ceux qui ne sont pas Danois?

– Nous n’avons pas été très convaincants avec l’immigration. Le discours suédois aux étrangers ressemble à: «Nous sommes normaux, rationnels et nous appartenons au futur, alors vous, si vous voulez être acceptés, vous devez vous adapter.»

– Quel regard portez-vous sur l’Europe?

– Un regard sceptique, et plus encore aujourd’hui avec la crise. On se dit que nous sommes «les petits spéciaux du Nord, premiers de la classe, qui devons protéger notre système». Nous n’avons jamais voulu nous mélanger avec ce… «sud catholique et désordonné» («this catholic messy south»). Et maintenant, on sait que nous avions raison. (Rires)

– La Scandinavie se voit-elle comme un modèle?

– Oui, et nous en sommes fiers comme d’une revanche historique. Car, vers la fin du XIXe, nous étions des pays périphériques, considérés comme sous-développés, sous-industrialisés: les perdants du jeu européens. Mais on a eu la chance d’avoir des ressources en matières premières et de rester plutôt éloignés de deux Guerres mondiales. En 1945, nos pays étaient quasi intacts. C’est peut-être l’origine de nos succès économiques.

– Les récentes émeutes de Stock­holm brisent-elles cet idéal?

– La couverture médiatique des pays scandinaves est globalement tellement positive qu’un événement qui l’est moins apparaît immédiatement comme un dérèglement. Cela permet aux Français et aux Espagnols de dire: «Ah, même les Suédois sont comme nous.» Mais pour nous, ce n’est pas grand-chose.

– Les romans et films scandinaves sont assez sombres, très autocritiques. D’où vient ce besoin de s’auto-flageller?

– Il est typique des pays à succès. Je crois que c’est un chauvinisme caché. On est tellement sophistiqués que l’on peut même se critiquer! Mais ce côté «noir» vient aussi de nos longs hivers et de la rudesse des pays nordiques, même si on a tendance à oublier la petite maison au bord du lac, dans le sud ensoleillé de la Suède.

– Pourquoi l’oublie-t-on?

– Parce que c’est ennuyeux d’écrire sur ce qui est heureux.

– Austérité, autocritique… un reste de culture protestante?

– Oui. Même si les Scandinaves ne vont plus beaucoup à l’église, l’éthique protestante demeure: travailler, être discipliné, faire le maximum… C’est notre religion au jour le jour.

– On assiste à une déferlante de produits culturels scandinaves. Vit-on un moment particulier dans l’histoire de la Scandinavie?

– Qui sait combien de temps ça va durer? Il est impératif que les Scandinaves continuent de se réinventer car je pense que dans cinq ans, on aura oublié Stieg Larsson, Henning Mankell et ces séries TV à succès. Et je ne connais pas encore la nouvelle Astrid Lindgren ou la prochaine Tove Jansson.

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