Photographie

«Les scarifications sont comme une carte d’identité» 

Joana Choumali a photographié à Abidjan la dernière génération de personnes scarifiées. Elle expose ses portraits à Lausanne

Ils posent de dos, puis de face ou de profil, sur un fond bleu vert. Ils ont le regard sérieux et des traits sur le visage. Des lignes plus foncées qui dessinent des rayons de soleil, évoquent au profane les griffes d’un tigre ou le tracé d’une route de montagne. Des lignes qui disent immédiatement à leurs compatriotes de quel village ou de quelle ethnie ils proviennent. Joana Choumali a photographié à Abidjan cette dernière génération de personnes scarifiées. Formée à la publicité, l’artiste expose ses très beaux portraits au casino de Montbenon, dans le cadre du festival Cinémas d’Afrique. Des témoignages intenses les accompagnent. Interview via Skype, avant son décollage pour la Suisse.

Le Temps: Pourquoi ce projet?

Joana Choumali:

– J’ai grandi dans une famille de la classe moyenne en Côte d’Ivoire, où nous avions la chance d’avoir du personnel de maison. La plupart étaient burkinabés et portaient des scarifications sur le visage. Certains avaient également les dents taillées en pointe. Tout cela était normal et naturel à mes yeux. C’est au moment de la crise en 2010-2011, avec ce concept d’ivoirité, que les personnes scarifiées – donc originaires du Burkina Faso – ont été stigmatisées. On les empêchait de circuler. J’en voyais de moins en moins autour de moi et cela m’a amenée à me questionner sur le sujet.

Comment avez-vous procédé?

– J’ai commencé par le tailleur qui cousait mes uniformes lorsque j’étais enfant. Il m’a introduite auprès d’autres personnes et ainsi de suite. Cela a été compliqué parce que pour eux, ce n’était pas un sujet. Ils avaient de la peine à croire que je voulais travailler sur cette question. J’ai dû gagner leur confiance, offrir des tirages. Il m’a fallu deux ans pour photographier les 24 modèles. Egalement parce que ces gens avaient peu de temps à me consacrer. Ils partent à 5 heures pour travailler et n’ont de libre que le dimanche matin après la messe ou la mosquée.

Qui sont-ils?

– Ils viennent pour la grande majorité des villages du Burkina ou de la frontière nord de la Côte d’Ivoire. Ce sont les cols bleus, les charpentiers, les tailleurs, les gardiens, les chauffeurs, les ménagères ou les vendeuses sur les marchés… La plupart sont des personnes âgées, il est exceptionnel d’en trouver de plus jeunes. Je me suis intéressée uniquement aux résidants à Abidjan car je voulais traiter le sujet de manière contemporaine et urbaine.

Quelle fonction ont ces scarifications?

– Pratiquées sur les enfants avant l’âge de dix ans, elles permettent d’identifier l’ethnie, le village ou la communauté. Ce n’est jamais un symbole isolé. Elles peuvent avoir une dimension spirituelle également, dans les régions animistes ou vaudou, au Nigeria ou au Bénin, par exemple. Presque partout, la pratique s’est arrêtée dans les années 1970-1980, c’est pourquoi je parle de la dernière génération.

Comment vivent-ils cette situation?

– Ils ont des sentiments contradictoires. L’une des femmes que j’ai photographiée me racontait qu’elle considérait les scarifications comme un signe de beauté, une sorte de maquillage permanent qui couronnait l’éclat d’une femme. Puis elle est arrivée à Abidjan avec son mari, elle a été confrontée aux insultes et aux gestes moqueurs (De son index, Joana Choumali trace un trait sur sa joue, ndlr) et s’est mise à détester ses marques. Beaucoup trouvent que la pratique est démodée et ont décidé de ne pas y soumettre leurs enfants. Certains sont en colère. «On n’a pas idée de déchirer le visage des gens sans leur demander leur avis», me disait un homme. Un chauffeur de taxi, âgé de quarante ans, déplore de ne pouvoir draguer les Ivoiriennes car elles voient tout de suite qu’il vient du Burkina, le trouvent moins cool et moins moderne. D’autres ont l’impression qu’on les considère comme des ignorants. Une seule a demandé elle-même à être scarifiée à l’âge de dix ans, elle en est très fière et voulait faire la même chose à son enfant. Son mari a refusé.

– Pourquoi ce protocole, la personne de dos puis de face sur un fond uni?

– Il y a eu beaucoup de rafles en Côte d’Ivoire pendant la guerre. Les personnes scarifiées se faisaient régulièrement emmener et nous avons dû souvent récupérer notre cuisinier au commissariat. Les photographier de dos est une manière de dire qu’il pourrait s’agir de n’importe quel Ivoirien ou Abidjanais. Puis lorsqu’elles se retournent, c’est comme une carte d’identité, on sait qu’ils viennent du Burkina. Cela doit être difficile de ne pas avoir le choix de masquer ses origines. Mon père est Ivoirien, ma mère espagnole et équato-guinéenne mais personne ne le sait en voyant mon visage. Quant au fond neutre, muet, c’est un parti pris graphique pour éviter de donner la moindre information sur l’environnement de ces gens, leur travail, s’ils sont pauvres ou riches, etc. Je veux éviter le jugement. Je n’ai pas d’opinion moi-même. Je peux trouver ces marques belles mais je ne les porte pas. Et lorsque je pense à la douleur que cela a dû être…

Comment ce travail a-t-il été reçu lorsque vous l’avez exposé en Afrique?

– Il y a eu beaucoup de curiosité et d’intérêt mais aussi du rejet quelquefois, presque de la peur.

Que pensez-vous des personnes qui se font scarifier chez nous en Europe?

– Je trouve normal que des jeunes gens aient envie soit de se distinguer soit au contraire d’affirmer leur appartenance à un groupe de cette manière-là. Les jeunes en Afrique rejettent totalement cette pratique mais certains iront se faire tatouer comme un rappeur américain; c’est intéressant! La majorité cependant est contre les tatouages aussi car ils désignent des personnes extravagantes ou jugées peu recommandables.

Sur quoi travaillez-vous désormais?

– J’ai reçu une bourse de la fondation Magnum pour un projet sur les femmes qui fabriquent le charbon à San Pedro, sur la côte ivoirienne. C’est un travail si pénible qu’il a été déserté par les hommes.


Joana Choumali: Hââbré, la dernière génération, jusqu’au 21 août au casino de Montbenon. Festival Cinémas d’Afrique.


Monsieur Mien G, peintre originaire de Ouro Bono, au Burkina Faso: «Pendant les guerres, les tribus Môssi et Kô se reconnaissaient et évitaient ainsi de tuer leurs semblables. Lorsque vous cherchiez un travail, personne ne vous demandait d’où vous veniez. Pas besoin de carte d’identité.»

Monsieur Muebi, tailleur nigérian: «Lorsque je parle en société, j’ai le sentiment que ce que je dis n’a aucune valeur. Comme si je n’étais pas assez «cool» pour avoir une opinion valable.»

Madame Zongo, originaire de Koudougou, au Burkina Faso: «J’étais un bébé quand on me l’a fait. C’était ma tante. Le signe «plus» devait me protéger de la maladie car j’étais un enfant très faible. Ma mère a demandé qu’on m’en fasse le minimum car elle en avait souffert elle aussi. On s’est moqué d’elle.»

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