Zurich

La scène convoque la «Weltwoche» devant ses juges

Le metteur en scène Milo Rau place l’hebdomadaire réputé pour ses positions conservatrices sur le banc des accusés durant trois jours. Des «experts» réels se succéderont dans un procès-théâtre qualifié d’absurde par le principal visé

Le décor est austère, sobre, encore inoccupé, hormis un mobilier de bois sombre. C’est celui d’un tribunal. Vendredi soir, l’hebdomadaire Weltwoche, régulièrement sous les projecteurs en raison d’opinions flirtant avec celles de l’UDC, occupera le banc des accusés pour trois jours de procès. Trois violations de la loi figurent sur l’acte ­d’accusation rédigé par un avocat zurichois: «propos alarmistes», «discrimination raciale» et «mise en danger de l’ordre constitutionnel». Une trentaine d’«experts», politiciens, journalistes ou représentants de la communauté rom, apporteront leur éclairage ou composeront le tribunal. Du socialiste Cédric Wermuth à l’ancien juge fédéral Giusep Nay, en passant par le président du Conseil central islamique suisse Nicolas Blancho ou le journaliste Alex Baur – leur nom laisse augurer du camp qui sera le leur.

Seul le lieu semble là pour rappeler l’essentiel. Nous sommes au théâtre, dans le Theater Neumarkt, institution zurichoise d’abord réputée pour son élan expérimental. Et la pièce imaginée par Milo Rau aidé de ses «vrais» intervenants s’intitule: Les Procès de Zurich. Seule certitude: le jugement tombera dimanche.

Avec son blouson noir, son regard parfois aussi sombre que ses lunettes et ses cheveux ébouriffés, ce metteur en scène bernois, installé en Allemagne, a fait du procès-fiction son outil privilégié pour montrer le réel, non sans une dose de provocation. Qu’il touche au génocide rwandais, à la mort de Ceausescu ou au procès des Pussy Riot, les activistes punk russes, il se dit intéressé par le lien qui unit théâtre et justice grâce à leur pouvoir cathartique. Ces derniers mois, cet ­ancien élève de Pierre Bourdieu a suscité la polémique avec sa Déclaration de Breivik, soit la lecture par une comédienne d’origine turque du discours de défense tenu par l’assassin norvégien lors de son procès à Oslo en 2012. Plusieurs théâtres ont gardé porte close, critiquant l’absence de distance prise avec ces propos.

Dans Les Procès de Zurich, Milo Rau l’a souligné lors d’une conférence, ce n’est pas la Weltwoche mais la Suisse, celle qui un jour faillit abolir l’armée et qui, vingt ans plus tard, accepte l’initiative des minarets, qui se retrouve devant les juges. Lui-même n’interviendra en aucune manière dans le déroulé du procès ni pour modeler les formes de la réception ni pour en assurer la force subversive. «J’amène sur scène une discussion qu’on préfère rendre tabou, parce qu’elle est politiquement peu correcte et qui pourtant est sur toutes les lèvres.»

Son théâtre surfe sur le retour en force de cette esthétique documentaire initiée dans les années 60 par Peter Weiss et son Instruction (procès de responsables d’Auschwitz). She She Pop, Rimini Protokoll, Schauplatz International: les compagnies sont nombreuses à vouloir «élargir le théâtre grâce à ce qui pourrait être son opposé, soit l’authenticité du réel», comme l’explique le professeur de littérature de l’Université de Fribourg Thomas Hunkeler. «On y trouve une forme d’expression qui sort le spectateur de sa prétendue passivité, qui évite l’artistique soudain vu comme suspect. C’est aussi une volonté de déconstruction, en réponse à la médiatisation ambiante.»

Pour ce rendez-vous zurichois, la rupture avec le réel est à trouver du côté des accusés. Le propriétaire de la Weltwoche sera absent. «Le vrai Roger Köppel ne peut pas se présenter devant un faux tribunal; il y aurait asymétrie», explique le principal concerné. A ses yeux, cette démarche «absurde» émane d’un artiste de gauche qui s’offre le pouvoir de critiquer la pluralité d’opinion. «Je ne remets pas en question la forme; elle peut avoir son poids lorsqu’elle permet d’interroger le pouvoir de Poutine. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir le courage d’un débat public?» Plusieurs journalistes de son titre figurent toutefois parmi les experts.

Pourtant, au vu de la couverture médiatique – la télévision et la radio alémaniques assurent un suivi quasi direct –, le tabou sera bel et bien brisé. Valentin Landmann, avocat réputé, profilé comme «l’avocat du milieu» et comme celui de certains mentors UDC, en a son explication. Et par là justifie sa participation: «Ce procès met en avant cette tendance croissante à attaquer ce qui ne correspond pas au bien-pensant.» Il assurera donc la défense, sur la scène du Neumarkt. «Nous nous interrogeons sur la liberté de parole. Contrairement à ce qui est le cas dans la réalité, la pièce maîtresse ne sera pas le jugement mais bien la dynamique de la confrontation.»

Die Zürcher Prozesse, du 3 au 5 mai, www.theaterneumarkt.ch

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