Culture

Sur la scène de la cruauté nippone

La romancière Yoko Ogawa décrit une société sans repères, sans utopies. Ses personnages sont toujours saisis au moment où quelque chose se casse en eux.

Yoko Ogawa. La Petite Pièce hexagonale. Trad. de Rose-Marie Makino-Fayolle. Actes Sud, 110 p.

Tristes Revanches. Même traductrice. Actes Sud, 250 p.

Visage de cire, sourire figé, teint blafard, Yoko Ogawa est le nouveau succube des lettres japonaises. Il faut donc se méfier de sa prose glacée, lisse et limpide, presque durassienne, car c'est l'enfer qui s'y dissimule, avec son cortège d'égarements et de perversions. Sa devise? Elle l'emprunte à son maître Kawabata: «Il est plus facile d'entrer dans le monde des démons que dans celui des choses réelles.» Son œuvre? Une quinzaine de romans inclassables, qui exhibent les fantasmes de la chair et la perdition des âmes avec une précision hyperréaliste, quasi fétichiste. Sur le théâtre de la cruauté nipponne, Yoko Ogawa met en scène une société sans repères, sans utopies, où le taux de suicide est un des plus élevés du monde. Et si elle écrit, c'est pour déposer quelques flocons d'absolu sur cette noirceur morbide qui obstrue tragiquement l'horizon de son époque. «La lumière du silence illumine les mots», dit-elle, comme si l'écriture était une prière balbutiée dans un monde privé de transcendance.

Décrits par une voix monocorde, les personnages de Yoko Ogawa sont toujours saisis au moment où quelque chose se casse en eux. Elle est une romancière de la fêlure muette, des brèches physiques et mentales, des dérèglements des sens. Chez elle, l'Hôtel Iris (disponible dans la collection Babel) a des allures de funérarium, de château sadien squatté par les fantômes de Kawabata et de Tanizaki. «Je souhaite révéler à travers mes récits la face cachée de l'homme, la faiblesse et la sauvagerie qui sont en chacun de nous, poursuit-elle. Je n'ai jamais considéré qu'il existait une morale: le beau et le laid, le bien et le mal, le blanc et le noir ne s'opposent pas, ils se côtoient, s'emmêlent de façon très équivoque. Je m'intéresse à la limite vaine qui est censée les séparer.»

Avec La Petite Pièce hexagonale (Rokukakukei no koheya), nous plongeons d'emblée dans cette «inquiétante étrangeté» qui teinte d'effroi tous les livres de Yoko Ogawa. Monde ambigu, écriture blanche, phrases découpées au scalpel. «J'ai beau y réfléchir, je me demande encore par quel miracle je me suis aperçue de son existence», lance la jeune narratrice du roman, dont on ne connaît même pas le nom. De qui parle-t-elle?

De la vieille Midori, une femme totalement effacée, insignifiante, rencontrée par hasard dans le hall d'une piscine. Il y aura un regard furtif, quelques banalités échangées devant les vestiaires, et la narratrice ne cessera plus de poursuivre la triste Midori… Littéralement médusée, elle s'accrochera à sa pâle silhouette comme à un graal dérisoire: l'auteur du Musée du silence raconte cette mystérieuse filature sans donner la moindre explication, et c'est d'autant plus envoûtant.

La Petite Pièce hexagonale est le récit d'une attente. C'est une quête beckettienne où des êtres se cherchent en sachant d'avance qu'ils ne se trouveront pas. Comme si Ariane s'échappait soudain du labyrinthe dans lequel elle nous a perfidement entraînés, en s'ingéniant à semer le trouble sous nos pas hésitants. Restent des images fortes, des interrogations lancinantes, et des personnages réduits à des épures. Ils doivent se résigner à l'inéluctable, dont la romancière se contente de démonter l'implacable machinerie.

Avec Tristes Revanches (Kamakuna shigai, Midarana Tomurai), elle rassemble – sur un air funèbre de Brahms – onze nouvelles tout aussi déroutantes, reliées par le fil noir de la mort. Chaque fois, le scénario s'efface pour laisser effleurer sensations ou visions macabres. Et pourtant ce recueil apparemment fantastique est très minutieusement construit: d'un récit à l'autre, on retrouve les mêmes détails anodins (une couleur, un objet) qui sont autant de balises auxquelles le lecteur se raccroche. Cela ne se résume pas, pas plus qu'on ne résume une musique: celle que susurre Yoko Ogawa est une mélodie inquiète, obsédante, très japonaise dans sa sobriété. Elle lui a valu en 1991 le prix Akutagawa, le plus convoité du pays.

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