Le film commence par une mise en abyme. Tour à tour, Lambert Wilson, Pierre Arditi, Anne Consigny, Mathieu Amalric, Hippolyte Girardot, Michel Piccoli, Anny Duperey, Sabine Azéma sont appelés au téléphone. Un inconnu leur annonce une «sombre nouvelle»: Antoine d’Anthac, le fameux auteur dramatique, est décédé. Il a demandé dans ses dernières volontés que tous ces comédiens se rassemblent dans sa demeure.

La troupe se retrouve dans une maison vaste comme un columbarium, face à un écran de cinéma sur lequel Antoine d’Anthac (Denis Podalydès) vient prendre congé des comédiens qui ont incarné ses personnages. Il leur demande de regarder sa pièce Eurydice jouée par une troupe de jeunes comédiens.

Depuis L’année dernière à Marienbad, il y a plus de cinquante ans, Alain Resnais s’ingénie à défricher de nouvelles voies narratives. Ses films d’une intelligence supérieure traduisent une curiosité toujours en éveil. Ils mêlent le vrai et le faux, la vie et sa représentation, le roman (Hiroshima mon amour), la science (Mon Oncle d’Amérique), la chanson (On connaît la chanson) et le théâtre surtout (Mélo, Smoking/No Smoking, Pas sur la bouche…), car «ce que je cherche dans mes films, c’est une langue de théâtre, un dialogue musical qui invite les acteurs à s’éloigner d’un réalisme du quotidien pour se rapprocher d’un jeu décalé», explique le cinéaste.

A près de 90 ans (il les fêtera le 3 juin prochain), Alain Resnais s’est lancé dans une nouvelle aventure originale: l’adaptation d’Eurydice de Jean Anouilh (1942), un aggiornamento du mythe d’Orphée, mêlée à une autre pièce de l’auteur, Cher Antoine.

Comédienne en tournée, Eurydice rencontre dans un buffet de gare Orphée, violoniste. Ils tombent amoureux. Elle se fait écraser par un bus. Le mystérieux M. Henri propose à Orphée de rendre la vie à Eurydice. Cette résurrection est assortie d’une condition: ne pas regarder l’aimée jusqu’au matin.

Dans le mythe antique, Orphée va chercher Eurydice dans le royaume des ombres. Celles-ci cernent les comédiens de Vous n’avez encore rien vu: ce sont celles de tous les personnages qu’ils ont joués. Pour les introduire, Resnais emprunte au Nosferatu de Murnau le fameux carton: «Quand ils eurent passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre.» Regardant de jeunes comédiens jouer Eurydice, leurs prédécesseurs sont hantés par le texte. Piccoli est le premier à donner la réplique. Tous suivent. Le split screen permet aux interprètes de différentes générations de jouer en parallèle. L’écran et la scène interagissent, le décor s’ouvre en perspective métaphysique. L’exercice est brillant.

A ses comédiens fétiches (Arditi, Azéma, Wilson…), Alain Resnais adjoint de nouveaux venus (Podalydès, Amalric, Consigny), opérant sa jonction avec la génération d’Arnaud Desplechin et de Bruno Podalydès. Ce dernier sert depuis quelques années de seconde équipe à Resnais. C’est lui qui a tourné, en toute liberté, le film dans le film. Cet amateur de mécaniques étranges a introduit, dans la friche industrielle où se produit la troupe débutante, un pendule de Foucault, qui marque le passage du temps.

Malgré la vénération que l’on porte à Alain Resnais, il faut reconnaître que Vous n’avez encore rien vu s’effondre parfois sous le poids de son dispositif. Traversé de fulgurances («La mort est bonne, effroyablement bonne, elle a horreur des larmes et des souffrances»), le verbe d’Anouilh s’avère un peu vieillot. Les comédiens n’ont pas tous la même acuité. Les favoris Arditi et Azéma ont droit à la grande scène du troisième acte, la sortie des limbes. Ce n’est pas génial. Azéma halète et se pâme ridiculement. En revanche, dans de seconds rôles, Mathieu Amalric, d’une inquiétante neutralité, et Anne Consigny, d’une fébrilité inquiète, touchent au sublime.

L’ambiance funèbre, la visite au cimetière font écho à Amour de Michael Haneke, projeté hier à Cannes. Ces deux films parlent du temps qui rétrécit, des choses qui ne sont plus. Ils glacent les spectateurs en faisant sentir l’haleine du tombeau, en sonnant l’heure où les assemblées se dispersent, les rideaux tombent, les films cassent.