C'est l'histoire d'un fils qui a tué sa mère, parce qu'elle avait tué son époux, parce qu'il avait sacrifié leur fille. Sanglante histoire de famille que celle des Atrides! Elle a fait les beaux jours des dramaturges depuis quatre siècles. Or, c'est bien comme une histoire de famille que Claus Guth met en scène Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck au Festival de Salzbourg.

Attention: chef-d'œuvre. Cet ouvrage constitue sans doute le sommet de la production de Gluck, qui bouleversa l'histoire de la musique en rendant naturel et expressivité à l'opéra du XVIIIe siècle. C'est en France que sa fameuse réforme porta ses plus beaux fruits, dont Iphigénie en Tauride (1779). Deux ans plus tard, Mozart écrivait Idoménée sous influence gluckiste. Une page de l'histoire se tournait.

Une vision cauchemardesque

A en croire de nombreux témoignages, la musique de Gluck transportait ses auditeurs. Des sommités telles que Berlioz, Wagner ou Strauss lui vouaient un culte. Aujourd'hui, l'auditeur abreuvé d'extases wagnériennes ou de frissons pucciniens a peine à l'imaginer, tant la musique de Gluck nous paraît taillée dans le marbre. En réalité, elle a souffert de l'image que les siècles lui ont accolée jusqu'à confondre l'objet et son cliché, celui d'un art éminemment classique, équilibré, alors qu'il se trouve plus d'une fois pris de vertige.

Or voici que la nouvelle production salzbourgeoise vient vigoureusement secouer notre Gluck. C'est d'abord une question de chef: Ivor Bolton, à l'écart des éclats médiatiques, s'efforce depuis plusieurs années de travailler les phrasés et l'esprit baroque avec des orchestres d'instruments modernes. Il parvient donc à faire sonner l'Orchestre du Mozarteum comme une formation «à l'ancienne», rabotant le vibrato, modelant ses phrases, vivifiant les accents. Le résultat décoiffe dès la tempétueuse ouverture et instaure une tension dramatique qui ne se relâchera qu'à l'accord final. Tout au plus reprochera-t-on à Bolton de pencher vers le «style galant» dans les mouvements plus mesurés.

Cette direction ravigotante s'apparie idéalement avec la scène. Car Claus Guth y montre des êtres humains, non des statues hiératiques. Enfants des combattants de Troie, les personnages constituent une lost generation avant la lettre: ils doivent expier les fautes de leurs parents dans le sang et la culpabilité. Claus Guth les observe à travers le prisme psychanalytique – une évidence dans cette œuvre parcourue de cauchemars et de visions. Les fantômes d'Agamemnon et de Clytemnestre, marionnettes aux têtes de carton-pâte, hantent donc le salon bourgeois imaginé par Christian Schmidt. Les chœurs participent de cette vision cauchemardesque et apparaissent comme l'image démultipliée qu'Iphigénie projette d'elle-même. Le traumatisme initial qu'elle rêve chaque nuit, elle le revit de jour, acculée à sa triste besogne sacrificatoire. Mais si les choristes exécutent une chorégraphie gestuelle, les solistes palpitent et se débattent avec l'énergie du désespoir.

Démesure vocale

Or ce ne sont pas seulement de bons acteurs, mais aussi de grandes voix qui savent le secret de cette musique: l'union de la démesure vocale et de la rigueur stylistique. Le diapason moderne ne les aide guère, dans des tessitures déjà dangereusement tendues. Pourtant, Thomas Hampson (Oreste) délivre un chant fiévreux sans jamais perdre le contrôle de sa voix charnue et expressive, Paul Groves (Pylade) prodigue des trésors de nuance dans cette langue française qu'il chante à la perfection, et la mezzo-soprano Susan Graham se joue des écarts périlleux du rôle-titre, qui fut défendu par Callas en personne, et auquel elle donne à la fois chair et émotion. Inutile de dire que, par son équilibre entre modernité (la lecture de l'œuvre) et tradition (la tenue vocale), la soirée tient du miracle.

«Iphigénie en Tauride», Festival de Salzbourg, les 9, 12, 14, 17, 20, 24 et 26 août (tél.0043/662 80 45 579).