Roman

Scènes de chasse en Autriche

L’auteur d’«Anthropologie» décrypte le «langage PowerPoint» des experts face aux risques industriels. Angoissant et hilarant.

Genre: Roman
Qui ? Paulus Hochgatterer
Titre: La Douceur de la vie
Traduit de l’allemand (Autriche)par Françoise Kenkné
Chez qui ? Quidam Editeur, 288 p.

Furth, une petite ville en Autriche, par une nuit d’hiver. Lune sur la neige. Biscuits de Noël, chocolat chaud. Une fillette joue au Ludo avec son grand-père. Juste en face, la ferme familiale, le frère, la sœur, le chien. On sonne à la porte, le grand-père sort, ne revient pas. Elle part à sa recherche, trouve le corps étendu, faisant l’ange dans la neige. A la place de la tête, il n’y a plus qu’un disque noir, plat et dur. La petite fille rentre à la maison. Elle ne parle plus. Dans sa main serrée, deux des pions du jeu. Quand on veut la lui ouvrir, elle hurle. Sinon, rien. Une bourgade paisible, un crime atroce. Et des événements troublants: animaux mutilés, enfants maltraités, et ce prêtre, enseignant au collège, accroché à son iPod, surnommé LDR, Long Distance Runner en survêtement, qui traverse tout le roman en courant.

Paulus Hochgatterer est un pédopsychiatre autrichien, dont Quidam a déjà publié l’excellente Brève Histoire de la pêche à la mouche . Raffael Horn dirige le département de psychiatrie à l’hôpital de Furth. C’est lui qui s’occupe de la petite mutique (et de tous les fêlés du coin, que les fêtes de fin d’année perturbent). Du côté de la police, Ludwig Kovacs prend les choses en main. Roman policier classique, donc. Mais Hochgatterer sait faire surgir tout un microcosme hautement pathogène. Le défilé des patients de Horn, ses propres inquiétudes conjugales, les soucis personnels de Kovacs, s’articulent autour du bloc de silence que la petite Katharina oppose à toute tentative d’approche.

Elle n’est pas la seule victime de la bêtise d’adultes pervers: «Mais comme la raison principale de la peur chez les enfants est la douleur, le moyen d’endurcir et d’armer les enfants contre la peur et le danger consiste à les habituer à supporter des douleurs», dit John Locke, cité en exergue. Les enfants de Furth ont des raisons de s’endurcir. A travers l’enquête de Kovacs et de ses adjoints, et les séances menées par Horn, à travers aussi les digressions concernant leurs vies privées, les dialogues et les non-dits, Hochgatterer dessine un tableau social et humain si riche et vivant que le résultat de l’enquête finit par perdre de l’importance. Pourtant, il est le révélateur du malaise autrichien, de ce passé enfoui, jamais exorcisé, toujours prêt à ressurgir, comme les fantômes de sous la neige des pistes de ski, dans Enfants des morts de Jelinek, dans les récits de Thomas Bernhard et ceux de Peter Handke.

Publicité