éclairage

Scènes de ménage

Depuis quarante ans, ils partagent vie privée et vie professionnelle. Portrait à deux têtes d’un couple de comédiens qui conçoit le théâtre comme une scène lucide et populaire. A savourer dans «Que faire?» à Kléber-Méleau, puis à Arc-en-Scènes, à La Chaux-de-Fonds, en avril

Un théâtre de mobilisation. Un théâtre de combat. Mais un combat dans la joie. Car pour ces disciples de Jean-Louis Hourdin, chef de troupe qui ne jure que par le collectif, pas question de mener l’assaut politique sans accompagner la charge d’une poignée de main fraternelle, d’une accolade chaleureuse. Martine Schambacher et François Chattot, quarante ans de vie commune et de théâtre associé, partagent pour la première fois la scène en tête à tête dans Que faire?, de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert. Et le résultat à voir ces jours à Kléber-Méleau, à Renens, après des représentations à guichets fermés au Théâtre Saint-Gervais à Genève, est stupéfiant de drôlerie et d’acuité.

La classe. Mardi 5 mars, jour du rendez-vous, François Chattot fête ses 60 ans. Et la super-classe, c’est que Martine Schambacher fête le même anniversaire le 10 mars, cinq jours après. Mais ce clin d’œil du calendrier ne serait que coquetterie conjugale sans l’autre coïncidence qui bouleverse la comédienne. Ces deux dates marquent le début et la fin des représentations à Kléber-Méleau. Or, sans Philippe Mentha, maître des lieux, Martine Schambacher ne ­serait jamais devenue la comédienne percutante qu’elle est aujourd’hui.

«J’ai commencé avec lui à Genève juste avant la naissance du Théâtre de Carouge. Philippe Mentha appliquait la méthode Grotowski, qui consistait à nous épuiser par des trainings physiques intensifs avant le travail sur le texte pour qu’ensuite, nous soyons capables d’un vrai lâcher-prise face aux mots, que nous jouions au-delà du vouloir et qu’une vérité profonde se révèle.»

Aujourd’hui encore, la comédienne applique cette méthode. «En début d’après-midi, je fais une sieste, mais ensuite, peu avant le spectacle, je m’échauffe, je m’active pour me vider la tête.» Alors, même technique, Monsieur Chattot? «Non, moi je vaque en début d’après-midi et ensuite je dors avant d’entrer en scène, ainsi je suis reposé!»

On le comprend. Que faire? est un vrai marathon de théâtre, de chansons et de mouvements où les deux drôles s’adonnent à un tri de l’histoire de l’art et des idées à un rythme effréné. La Révolution française, la révolution russe, la peinture abstraite, Nietzsche, Marx, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ou encore Joseph Beuys sont autant de sujets que le couple aborde de manière musclée et décomplexée, suite à la révélation descartienne qu’une opinion n’est pas fixée à jamais et que chacun peut se positionner librement face aux divers sujets politiques ou de société.

«Depuis notre formation à l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg (TNS) en 1974, le sens et la responsabilité de ce qu’on raconte est au cœur de nos préoccupations», explique Martine Schambacher. «Souvenez-vous, renchérit François Chattot, le TNS était alors associé avec le TPR, Théâtre populaire romand, et, une fois le diplôme en poche, beaucoup des comédiens du TNS passaient une année dans la troupe du TPR à jouer des spectacles engagés sur les places publiques. C’était très formateur.»

A l’Ecole du TNS où ils se sont rencontrés pour ne plus se quitter, ils ont aussi appris l’art du comédien selon Stanislavski, un réalisme théâtral enseigné «à la perfection» par le Chaux-de-Fonnier Claude Petitpierre. Puis, aux côtés d’André Steiger et de Jean-Louis Hourdin, le couple s’est encore initié au théâtre épique, brechtien. Autant dire une formation hors pair. Qui alimente le corps et l’esprit. «C’est peut-être naïf, mais je pense encore que le théâtre peut changer le monde», affirme Martine Schambacher. «Nous œuvrons pour un théâtre populaire, dynamique, critique et efficace. Si je peux donner au public de l’énergie pour qu’il reprenne son destin en main, je suis contente de ma soirée.»

Martine Schambacher peut être contente. On sort de Que faire? avec des forces décuplées et une envie de contrer les idées cyniques sur les impondérables de la logique de marché. La fameuse subjectivité collective de 68 qui permettait à tous les possibles de coexister en laissant les individus se réinventer à chaque instant ne demande qu’à être réveillée…

«Avec ce spectacle, on ne fait pas une œuvre d’art. Mais un théâtre de foire qui avance par ruptures comiques dans un visuel de bande dessinée. Comme la boîte dans laquelle on joue est autonome avec éclairages incorporés, on peut se produire dans les petits villages et c’est génial, car les spectateurs repartent tous avec quelque chose dans leur sac à dos!» jubile Martine Schambacher.

Dans le parcours de ces sexagénaires rebelles qui ont tout de même attendu trente-cinq ans de vie commune pour se marier figure encore un autre metteur en scène emblématique. Matthias Langhoff et son esthétique du chaos. Avec cet artiste allemand qui a adopté la francophonie et a travaillé en Suisse romande, on ne se situe plus dans la fraternité poétique de Jean-Louis Hourdin. Le quatrième mur est à nouveau dressé et la scène devient champ de bataille dévasté, machine de guerre pour humains égarés.

«Oui, Langhoff travaille sur les écarts, les grands écarts, avec une rare puissance d’évocation, analyse François Chattot. Il travaille le théâtre de la cave au grenier, avec tout ce que le son, le décor, le jeu, la musique peuvent apporter. Il s’agit d’un post-brechtisme qui entretient un rapport au monde sans pitié. Et quelle finesse dans la lecture des textes! Avec lui, le sens explose», constatent de concert les deux comédiens.

Comment le couple résiste-t-il à tout ce tumulte théâtral? «Disons que notre histoire, c’est ­quarante ans remplis de grands mouvements», nuance Martine Schambacher. «Oui, comme on dit, il y a eu des bas et des bas», plaisante François Chattot après avoir collé amoureusement une photo de Martine au miroir de sa loge. «On partage le même amour de l’engagement. On ne veut rien lâcher et, à deux, on tient mieux!» Comme dit Saint-Exupéry: «Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction.» Ici, le regard porte loin, très loin.

Que faire?, Théâtre Kléber-Méleau, Renens, jusqu’au 10 mars. 021 625 84 29, www.kleber-meleau.ch, A Arc-en-Scènes, La Chaux-de-Fonds, les 24 et 25 avril, 032 967 60 50, www.arcenscenes.ch

«Nous œuvrons à un théâtre populaire, dynamique, critique et efficace. Qui invite le public à reprendre son destin en main»

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