Roman. Bozena Nemcova. Babitchka. Grand-mère. Tableaux de la vie campagnarde Babitchka.

Trad. d'Eurydice Antolin. Zoé, Les Classiques du monde, 318 p.

C'est une curiosité littéraire que cette Babitchka, cette Grand-mère qui vient ajouter un nouveau titre à la collection Les Classiques du monde, chez Zoé. Il est question, dans ce livre publié pour la première fois en 1855, de coutumes paysannes, de veillées de contes, de foi naïve et simple, de fleurs, de forêts, de joies domestiques pleines d'enfants, de gens de la terre et de la haute, mais aussi de souvenirs de guerre et d'amours malheureuses. Le récit se déroule, suivant le rythme des saisons, dans la campagne de Bohême au début du XIXe siècle.

Magdalena, aïeule dotée d'un solide bon sens terrien, d'une expérience de vie douloureuse - elle est veuve de guerre - et d'un franc-parler très apprécié des uns et des autres, s'installe dans la famille de sa fille mariée au serviteur d'une «princesse», dont la résidence d'été se situe dans une «Vallée» idyllique de Bohême. La grand-mère sera la bonne fée de tout son petit monde, arrangeant mariages et affaires diverses, consolant, punissant, ordonnant impitoyablement et la maison et les esprits, dispensant, à coups de proverbes et de superstitions, sa bonne parole à tout instant. Et gare à celui qui la met en doute: «La parole de grand-mère n'est tout de même pas parole d'Evangile», ose un personnage. «Moi, je la crois comme la sainte Ecriture, rétorque un autre, elle est toujours de bon conseil et tout le monde dit que c'est une femme accomplie. Elle ne dit que la sainte vérité.» Voilà qui est posé.

Le récit convoque nombre de personnages réels: il s'agit en fait des souvenirs d'enfance romancés de Bozena Nemcova, intrépide romancière tchèque qui vécut une courte vie entre 1820 et 1862, et dont l'œuvre majeure est précisément cette Babitchka.

Avec ce livre, marqué par son époque, on est dans la fondation, dans l'ancestral, dans la filiation à plus d'un titre. D'abord, peut-être, parce que son auteure, volontiers qualifiée de «George Sand tchèque» est aussi considérée comme «la mère de la littérature tchèque». Son livre deviendra un classique, offrant modèles et expressions à des générations d'écrivains. Bozena Nemcova écrit vers 1850, à un moment où les peuples tchèques au sein de l'Empire austro-hongrois subissent une germanisation active. Résistant à la poussée allemande bien qu'elle soit elle-même issue d'un milieu germanisé, elle adopte la langue tchèque et va s'intéresser de près aux us et coutumes de son peuple. Elle recueille dictons et légendes populaires et fait de sa grand-mère non seulement l'emblème d'un monde en train de disparaître, mais aussi la bannière d'un patriotisme renaissant. «Qui est de sang tchèque doit parler tchèque», assure la grand-mère, qui finit tout de même par reconnaître que «nous sommes tous les enfants d'un seul père, une même mère nous nourrit et nous devons donc nous aimer que nous fussions ou pas de même pays».

Porteur d'un tel projet, le roman de Babitchka n'a cessé d'être lu, relu, expurgé et utilisé. La romancière et sa vaillante aïeule ont servi de symboles de résistance pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi qu'à exalter le folklore populaire durant la période communiste. Le tourisme - la vallée et le château de Ratiborice se visitent -, le cinéma, le théâtre se sont chargés de parfaire l'icône de la petite grand-mère des Tchèques. Le roman a beaucoup vieilli, mais demeurent une écriture limpide et une ironie presque imperceptible, joliment restituées par Eurydice Antolin qui signe la traduction, et l'image d'un monde et d'un mode de pensée aujourd'hui totalement disparus.