Quarante ans après, il plane toujours, l’oiseau vert. A la Comédie de Genève, il a fait passer un frisson de tendresse et de nostalgie dans les travées bondées dix jours de suite. Les comédiens Léa Pohlhammer, Catherine Büchi et Pierre Mifsud ont ressuscité à leur façon ingénieuse et humoristique le chef-d’œuvre de Benno Besson, cet Oiseau vert de Carlo Gozzi qui, le 2 novembre 1982, est entré dans l’histoire du théâtre. Boulevard des philosophes, la liesse régnait. Pendant quatre ans, le spectacle s’est joué à guichets fermés à Genève comme à Louvain-la-Neuve, à Ottawa comme à Paris. Trois cent trente représentations pour une production romande! Qui dit mieux à l’époque?

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Une réussite alors ce Vers l’oiseau vert, à l’affiche dès jeudi au Théâtre Benno Besson à Yverdon-les-Bains, avant Fribourg et Bienne? En partie seulement. Le geste du trio relève du recyclage admiratif. Il ne s’embarrasse pas de révérence et c’est bien ainsi. Son tour de force? Jouer à trois la fable de Gozzi récrite par Benno Besson, dont on fête les 100 ans de la naissance ce mois de novembre. L’histoire? C’est celle du roi Tartaglia guerroyant au loin pendant que sa mère Tartagliona enterre vivante Ninetta, sa bru, sous l’évier de la cuisine. Pis que cela, elle ordonne qu’on noie ses deux petits-enfants, Renzo et Barbarina. Mais ceux-ci réchapperont des eaux, recueillis par Truffaldino et Smeraldina.

L’esprit de cette variation sur un chef-d’œuvre est tout entier donné par le préambule. Ils clopinent, Léa Pohlhammer, Pierre Mifsud et Catherine Büchi, croquants d’emblée en gros fruits de farces et attrapes, la tête dépassant d’un bulbe. Ils tombent de l’arbre de la mémoire, l’une en orange, l’autre en citron, la troisième en fraise, avec des joues de candides. Et ils ravivent les contours d’une féerie qui, pour beaucoup dans la salle, est encore très présente.

Fièvre de double jeu

Les bienheureux de 1982 renouent alors avec un paysage familier. Un décor en forme d’anse, aux parois plissées, dévoile en son centre une entrée maléfique. En scénographe joueur et inspiré, Fredy Porras décante l’extraordinaire crique aux miracles de Jean-Marc Stehlé, de même qu’il invente des masques qui sont un hommage en soi au talent de Werner Strub.

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La citation est un art. Vers l’oiseau vert relève de ce genre. Tout y est jeu et double jeu, apparitions et éclipses, contrefaçons et clins d’œil. Tout est machinerie surtout. L’un des plaisirs alors de l’affaire, c’est de voir des conventions reverdir: une étoffe bleue tombée des cintres devient la mer avant de disparaître comme par magie; la paroi de gauche démasque soudain une ouverture et c’est le balcon magique d’un palais. Sur ce promontoire, Barbarina et sa crinière pop y jouent les créatures fatales. Cela tombe bien, Tartaglia, son père en vérité, est en pâmoison sur son perchoir, de l’autre côté.

Exercice de style

D’où vient alors qu’on se lasse? A force de second degré, la fable paraît courte et sans piment. On voit les procédés, on reconnaît des séquences historiques, mais on n’éprouve pas le charme du conte. Les vestiges du merveilleux – le costume de la reine Tartagliona conçu par Jean-Marc Stehlé par exemple – en tant que tels n’opèrent pas, malgré les efforts des trois interprètes auxquels se joignent Julien Jaillot et Mathias Brossard. Bref, la panoplie théâtrale a beau être mobilisée, elle finit par tourner à vide. Et ce ne sont pas les calembours, plus ou moins heureux, qui donnent de l'allant à la démonstration.

Vers l’oiseau vert est un pastiche, art ô combien subtil auquel la longueur ne sied pas. Exercice de style donc? Oui, mais sans l’état de grâce de la légende. Le plumage reverdit, pas le sortilège.


Vers l’oiseau vert, Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains, les 24 et 25 novembre; Nuithonie, Fribourg, les 30 novembre et 1er décembre; Nebia, Bienne, le 4 décembre.