Schiele-Saville, un duo harmonieux et intense

Exposition Le Kunsthaus de Zurich rapproche des œuvres qu’un siècle sépare

Exacerbation et expressivité sont au rendez-vous, la beauté aussi

Pari risqué, l’idée de réunir les œuvres d’Egon Schiele, créées dans les années 1910, et celles, récentes, de Jenny Saville donne lieu à une exposition superbe et très prenante. Alors qu’on se demandait comment le commissaire d’exposition Oliver Wick allait bien pouvoir marier les formats modérés du premier avec les toiles monumentales de la seconde, cette étonnante association fonctionne d’emblée. Avec une première partie où les peintures de l’un et de l’autre se répondent, puis un parcours chronologique et thématique à travers l’œuvre du peintre autrichien, où se greffent çà et là les étonnantes compositions de l’artiste anglaise. La fin de la visite est réservée aux nombreux travaux sur papier de Schiele, et aux études de grand format de Saville.

L’obsession d’Egon Schiele pour la mort, mais aussi pour l’enfance et la maternité, sa posture exhibitionniste, trouvent un répondant dans les portraits de femmes, en buste ou sous forme de nus, souvent entourés d’enfants, réalisés par sa jeune consœur. Jeunesse relative: météore dans le paysage pictural, Egon Schiele est mort en 1918, à 28 ans. Une carrière d’une dizaine d’années. Tandis que Jenny Saville, née en 1970 à Cambridge, est aujourd’hui l’aînée de son prédécesseur…

La différence n’est pas seulement de formats: les travaux de Schiele sont souvent sombres, bien que ponctués de couleurs, alors que les toiles de Jenny Saville, d’une clarté confinant à la transparence, vous sautent au visage. Quant aux thèmes, ils se recoupent à diverses reprises: la Blinde Mutter («Mère aveugle») de Schiele, composition tout en angles, d’un brun sombre relevé de touches rouge vif, où l’on voit un enfant téter au sein d’une femme sans regard, trouve un écho dans Rosetta II de Saville, visage immense où les yeux, ces très beaux yeux bleus dont l’artiste est familière, sont privés de pupille et ainsi semblent ne pas voir. Tourmentés, ces visages dépeints par Jenny Saville, même ceux des enfants, garçonnets dont le «regard» (Stare), à l’orée de l’exposition, rappelle celui de l’enfant de Mutter und Kind d’Egon Schiele – une mère aux traits masculins colle sa joue à celle de son petit garçon, qui tourne vers le spectateur des yeux agrandis d’effroi.

Chez Jenny Saville, qui excelle dans le rendu des chairs, mais n’hésite pas à les malmener, la figure de cet enfant, ses lèvres surtout, apparaissent déformées, enflées, ponctuées de traces rouges, et seuls les yeux, ces yeux si doux, sont préservés. Alors que l’exposition comprend une série de magnifiques paysages d’Egon Schiele, Jenny Saville se réserve à la figure humaine, féminine et enfantine. Les portraits monumentaux empruntent au langage simple de la bande dessinée, chevelure soyeuse brossée à grands traits, fonds unis, yeux bien marqués, langage que l’artiste pourtant tord et exacerbe, afin d’exprimer, au-delà de l’émotion qui étreint le spectateur, quelque chose qui a trait à notre condition. Toujours généreux, et virtuoses, ses études et dessins préparatoires atteignent le format des peintures. Les lignes se chevauchent et s’entrecroisent, les corps se démultiplient, les femmes nues portent leurs enfants nus, et si les corps sont traités à la fois dans leurs grandes lignes et dans le soin de certains détails, les visages pour leur part se voient particulièrement travaillés. L’artiste ne cède jamais à la facilité.

Les dessins d’Egon Schiele, évidemment, ne sont pas en reste, avec moins encore de désir de plaire: nouveau-nés rouges et crispés, qu’on dirait aux portes non de la vie, mais de la mort, femmes aux jambes écartées, aux pointes des seins et aux coudes rougis, autoportraits à demi habillés, où le visage hautain, au front ridé, défie le public. Egon Schiele a été jusqu’à se représenter en saint, la tête entourée d’une auréole, comme il n’a pas hésité non plus à figurer les amours d’un cardinal et d’une nonne. L’exposition comprend des œuvres très rarement si ce n’est jamais prêtées, qui ont pourtant fait le voyage: parmi les 35 peintures (à quoi s’ajoutent 55 travaux sur papier) figurent ces véritables stars, Autoportrait aux alkékenges et Portrait de Wally Neuzil, ainsi que La Mort et la jeune fille, qui n’avait pas quitté Vienne depuis un quart de siècle. Des pièces qui, aux côtés de plusieurs autres, anticipent, de manière presque hallucinante, la fin d’Egon Schiele et de sa femme Edith, morts de la grippe espagnole à trois jours de distance, avec l’enfant qui devait leur naître. Jenny Saville, pour sa part, poursuit une carrière précoce, qui a amplement tenu ses promesses. Elle est parvenue à la maturité et à la plénitude.

Egon Schiele – Jenny Saville. Kunsthaus, Heimplatz 1, Zurich, tél. 044 253 84 84. Ma-di 10-18h (me-je 20h). Jusqu’au 18 janvier.

Les thèmes des deux artistes se recoupent à plusieurs reprises