Schizogorsk est le nom de code d’une opération de commando programmée par quelques officiers de l’armée suisse contre un village qui menace de faire sécession, sur fond de refus d’une centrale atomique et d’utopie libertaire. Walter Vogt (1927-1988) publie ce roman policier en 1977. La paranoïa face à la «menace rouge» est alors à son sommet au sein du gouvernement. Le psychiatre alémanique est président du Groupe d’Olten, société d’écrivains de gauche créée en protestation contre Le Petit Livre de la défense civile, paru en 1969.

Libération sexuelle

Il est clair que Vogt s’amuse beaucoup à mettre en scène cette intervention absurde des forces armées, lui qui a été officier lui-même. L’opération Schizogorsk ne se déroule pourtant qu’à la fin du roman. Auparavant, il est question de deux décès suspects, liés au cabinet du narrateur: un patient et le policier venu enquêter sur cette mort. Ce psychiatre, tout comme l’auteur, est soumis à un contrôle par une collègue et à une limitation de ses prérogatives professionnelles, pour des raisons qui restent floues. Pour Vogt, il s’agissait de bisexualité et de consommation de drogues, pratiques qu’il ne dissimulait nullement. C’étaient les années de libération sexuelle, du LSD, de la mise en question des centrales atomiques et des débuts de l’écologie, toutes causes dans lesquelles il s’est engagé.

Cas de névrose

Le récit commence lentement, de manière presque irritante, par une description obsessionnelle de la maison du psychiatre. On reconnaît dans le mobilier les goûts d’avant-garde de Vogt, connus par son Journal, et on se demande où il veut en venir. On comprendra plus tard que la topographie du cabinet a son importance pour l’enquête. Le médecin attend son patient du mardi à 17h, le seul avec lequel il boit, du whisky fourni par l’analysé. Or ce dernier, jeune homme en pleine santé, meurt peu après: suicide, meurtre, infarctus imprévisible?

Le commissaire Zwicky, venu s’entretenir avec le médecin à propos de ce décès, est malade de l’estomac et en meurt quasiment au cabinet. Voilà qui rappelle Le Juge et son Bourreau, de Dürrenmatt, dont un dessin orne très justement la couverture. Interviennent aussi la mère du patient, un cas intéressant de névrose au sein de la bonne société, la fiancée, bénéficiaire de l’assurance vie du défunt, et une pasteure en détresse. Il y aura encore un mort, un militaire. Qui a tué qui, et si oui, pourquoi? Voilà qui reste dans le vague, mais il y a là de quoi alimenter le hobby du psychiatre, une théologie du mal, et le conforter dans sa conviction que nous sommes tous les pensionnaires d’un zoo «plein de perfectionnements techniques».


Roman

Walter Vogt
«Schizogorsk»
Trad. de l’allemand par François Conod
Editions Campiche, 240 p.