En un an, Joshua Weilerstein a déjà imprimé sa marque à l'Orchestre de chambre de Lausanne. Le nouveau chef titulaire, âgé de 29 ans, n'hésite pas à jeter des ponts entre les musiques d'hier et d'aujourd'hui. Il s'adresse au public en concert pour livrer des clés quant à la manière de bâtir ses programmes. Il parle en français avec une petite note d'humour, sur un ton volontaire et séducteur qui produit tout son effet.

Lundi soir à la Salle Métropole de Lausanne, il enchaînait des œuvres aux climats fort variés. L'Ouverture de l'oratorio La Création de Haydn qui dépeint la «Représentation du Chaos» - une page en avance sur son temps - a permis de confirmer les affinités du chef new-yorkais avec ce compositeur. L'éventail des nuances (avec des pianissimi impalpables), la force des accents, sans exagération, la délicatesse des cordes et les bois goûteux rendent justice à la pièce. Mais l'on attend la suite et on est un peu frustré de ne pas entendre les chœurs qui proclament l'arrivée de la lumière ("Et Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut.").

Gesualdo modernisé sans éclat

Le concert se poursuivait avec une création d'un jeune compositeur américain. Né en 1979 à Philaldelphie, élève de George Crumb et John Corigliano, Josef Hallman est l'auteur de ricordi decomposti, fruit d'une commande de Joshua Weilerstein. Ecrite pour cordes, bois, deux trompettes et un percussionniste, cette suite pour orchestre de chambre consiste en l'arrangement de pièces vocales à cinq voix de Carlo Gesualdo (1566-1613). L'œuvre est ponctuée d'interludes ou intermezzi entre les madrigaux proprement dits - avec des mots chuchotés par les membres de l'orchestre. On y reconnaît les ambiances lunaires et les chromatismes épicés de Gesualdo. Il y a comme un souvenir de mélodies antiques dans cette œuvre qui n'ose toutefois pas aller très loin dans l'appropriation. On y trouve des dissonances suaves et des alliages de timbre agréables et plaisants qui, paradoxalement, ôtent à Gesualdo son sel. Résultat: l'œuvre traîne en longueur, on s'ennuie un peu et la modernité du compositeur de la Renaissance semble comme atténuée.

Marie-Claude Chappuis émouvante dans le «Roi des aulnes»

La mezzo-soprano fribourgeoise Marie-Claude Chappuis entrait ensuite en scène pour la Cantate «Widerstehe doch der Sünde» de Bach. Sur un accompagnement au tempo allant (presque trop rapide), elle chante avec clarté, mais la voix manque de projection et le phrasé pourrait être plus libre; c'est comme si le souci de bien faire l'emportait sur l'émotion. Marie-Claude Chappuis se montre beaucoup plus émouvante dans le sublime Erlkönig de Schubert chanté en bis, sur un accompagnement orchestral réalisé par Max Reger. La mezzo-soprano parvient bien à différencier les trois voix (l'enfant, le père, le Roi des aulnes) et insuffle une magnifique théâtralité à Schubert et Goethe.

Joshua Weilerstein et ses musiciens ont donné le meilleur d'eux-mêmes dans le Quatuor «La Jeune Fille et la mort» de Schubert joué en seconde partie. Il ne s'agissait pas de l'original, bien sûr, mais d'un arrangement pour orchestre à cordes réalisé par Gustav Mahler. Même si, dans l'absolu, on préfère la version pour quatuor à cordes, le chef américain est parvenu à imprimer un formidable souffle épique à son interprétation, culminant dans un finale haletant et plein d'énergie. Certes, les premiers violons n'étaient pas toujours impeccables du point de vue de la justesse, mais la fusion des cordes, la variété des climats et l'engagement de l'orchestre entier ont conquis le public. Ayant beaucoup transpiré sur la scène, jouant en chemises, sans fracs (il faisait très chaud dans la salle), les musiciens ont été vivement applaudis.  


Saison 2016-17 de l'Orchestre de chambre de Lausanne: www.ocl.ch