Le musicien lettré

Papillons op.2 «Finale». Cédric Pescia, Schumann The complete works for piano, vol, 2 (Claves) Dans cette œuvre de jeunesse, Schumann exploite déjà sa fascination pour les auteurs romantiques. Jean-Paul Richter en l’occurence, qu’il vénérait particulièrement, et son roman L’Âge ingrat. Papillons se réfère au chapitre 63, dont l’action se déroule au bal masqué d’une fête polonaise, où deux héros aux tempéraments opposés tentent de séduire la même jeune fille. Ce «Finale» joue sur la superposition de thèmes, comme si l’on se trouvait en plein cœur de la fête, avant que le tumulte du carnaval ne s’estompe dans la nuit, et que l’horloge de la tour sonne six coups.

La main sacrifiée

Sonate pour piano op. 22 «So rasch wie möglich». Eric Le Sage, Schumann, Gesänge der Frühe (Alpha) «So rasch wie möglich», «aussi vite que possible», écrit Schumann en tête de cette partition – le fait qu’il donne ses indications en allemand et non en italien comme le voudrait la tradition montre bien son penchant pour la littérature. «Noch schneller», «encore plus vite» écrit-il un peu plus loin. Au-delà du paradoxe poétique, il y a dans cette course à l’abîme toute l’instabilité, la nervosité de Schumann. Extrêmement ciselée, son écriture pianistique ne «sonne» pas comme celle de Chopin ou Liszt. Sous les doigts d’un interprète médiocre, elle pourrait même paraître maigre, étriquée. Les musiciens redoutent Schumann pour cette raison: peu adaptée à la morphologie, son approche instrumentale demande énormément de travail. Schumann, lui, a perdu l’usage de sa main droite à force de travail et d’étirements musculaires, couplés à des doses de mercure qu’il s’administrait pour traiter sa syphilis.

Clara

Dichterliebe «Im wunderschünen Monat Mai». Matthias Goerne, Vladimir Ashkenazy (Decca) Clara: la muse, la pianiste prodige, dédicataire des plus grands chefs-d’œuvre du compositeur. Le mariage entre Schumann et la fille de son professeur de piano (de dix ans sa cadette) ne s’est pas fait sans difficulté. En effet, Friedrich Wieck, le père de la jeune fille, s’est longuement opposé à cette union. Schumann en a souffert le martyre, mais ces longs mois de séparation et de correspondance avec Clara ont aussi vu naître les plus grands chefs-d’œuvre pianistiques, expressions d’une souffrance tourmentée et passionelles. À partir de 1840, année de son mariage, Schumann se tournera vers la symphonie, et le lied (chant et piano). Comme ici dans Dichterliebe, «Les amours du poète», cycle immense composé quelques mois avant les noces qui raconte la rencontre, l’amour, la tromperie, et finalement la mort.

Le mauvais orchestrateur

Symphonie n°3 «Rhénane» «V. Lebhaft». George Szell, The Cleveland Orchestra, 1960 (Sony)
Symphonie n°3 «Rhénane» «V. Lebhaft». Philippe Herreweghe, Orchestre des Champs Elysées, 2007 (Harmonia Mundi) «Il y a des couleurs sonores merveilleuses chez Schumann, notamment dans les deux premières Symphonies, ou dans Le Paradis et la Péri» explique Georges Starobinski, pianiste et professeur de musicologie à l’Université de Lausanne. «Mais il faut reconnaître que les deux dernières symphonies demandent un travail de répétition exigeant pour qu’elles sonnent bien. A quoi cela tient-il? A une certaine uniformité de la matière sonore: les vents doublent constamment les cordes. C’est donc au chef de différencier les choses, de privilégier quels instruments il veut mettre en relief ou en retrait. Mais ce genre de travail doit parfois être fait pour d’autres compositeurs, et même au piano, où l’on doit timbrer telle voix de la polyphonie plutôt que telle autre.» Si certains enregistrements des années 1960 (premier extrait) posent ce problème de l’épaisseur des timbres, les nouveaux chefs «baroqueux» ont su peu à peu aérer les voix et rendre toute sa transparence au corpus orchestral (second extrait). Mauvais orchestrateur, Schumann? «Les maladresses d’un génie m’intéressent plus que le savoir-faire de musiciens adroits», aime à dire le chef et compositeur français Pierre Boulez à ce sujet.

Le musicien et la folie

Kreisleriana «Sehr rasch». Martha Argerich, piano (Deutsche Grammophon)
Gesänge der Frühe (Chants de l’aube) «Im Anfange ruhiges, im Verlauf bewegtes Tempo». Maurizio Pollini, piano (Deutsche Grammophon) Ce que l’on appelle folie créatrice, chez Schumann, puise son essence dans la littérature romantique allemande. «Une de ses sources d’inspiration les plus fécondes fut les nouvelles d’Hoffmann, où apparaît la figure du maître de chapelle Johannes Kreisler», note Georges Starobinski. «Ce qui l’a fasciné, c’était non seulement le personnage lui-même mais aussi la forme du roman dans lequel Hoffmann relate sa biographie: une alternance de deux récits fragmentaires, dont les chapitres commencent et finissent au milieu d’une phrase. Les extraordinaires Kreisleriana pour piano (extrait 1) et quelques autres pièces restituent l’atmosphère étrange de ce modèle littéraire. Mais Schumann n’était pas Kreisler: il a composé ces pièces avec une totale lucidité. Il faut une maîtrise absolue de l’écriture pour suggérer si génialement ce personnage qui a perdu la maîtrise de soi.» Mais, aux dernières heures de la raison, le piano sombrera aussi vers les abysses de la dépression. «Il y a eu vers la fin de la vie de Schumann des phases où la mélancolie prenait le dessus au point de se traduire musicalement par une certaine tendance au ressassement, poursuit Georges Starobinski. La pensée se replie sur elle-même, elle n’a plus l’énergie de se développer. Certaines de ses dernières œuvres en tirent une expressivité très particulière, très douloureuse. Je pense aux Chants de l’aube (second extrait) pour piano ou aux Märchenbilder pour alto et piano.»