Premier acte. Il est 22 heures. Schwyz est déjà silencieuse. Des bribes de conversation agitée s'échappent subrepticement du MythenForum, au cœur de la ville alémanique. «Droit du peuple», «Tribunal fédéral», «intégration»: le refrain, guère poétique, semble bien appris. Ce soir, mercredi 20 octobre, les citoyens se sont rassemblés pour accepter de nouveaux Suisses: six demandes de naturalisation. Durant plus d'une heure, la mise en scène fut orchestrée de main de maître. Les candidats appelés sur scène ont su toucher, bouleversants d'émotion et de sensibilité, pour se présenter tels qu'on les désire. Les applaudissements des 500 spectateurs ont clos avec détermination chaque scène. Peut-être ne manque-t-il que ce sens de la subversion qui fait que le théâtre sait nous dire ce que l'on ne peut pas entendre. Ici on connaît trop bien les règles du jeu. Désormais, les projecteurs sont éteints, le public a manifesté son bon vouloir. Les demandes sont acceptées. On rentre chez soi. Dans l'entrée de la salle de forum pourtant, le verbe s'emporte. Un représentant UDC, ulcéré par l'impossibilité de voter, manifeste son désaccord. On l'a traité de «propagandiste».

«On», c'est la compagnie bernoise Schauplatz International. Ses membres sont venus là pour le théâtre, le vrai. Martin Bieri, le dramaturge, ne cache pas une forte volonté d'engagement politique. Eux non plus, ils ne se retrouvent pas forcément dans les règles du jeu de l'univers qui est devenu le leur, celui de la scène. Les performances de ces quatre trentenaires, présents l'été dernier au Festival Belluard de Fribourg, se réfèrent à des problématiques politiques ou sociales: l'asile, le 11 septembre, l'orque de Sauvez Willy. Toujours avec le théâtre comme structure et comme toile de fond thématique. Le sujet des étrangers, donc de la naturalisation, les a intéressés bien avant les votations du 26 septembre. Dans la verve du Living Theater des années 70, leur travail, frôlant le théâtre d'intervention, veut soulever des questions sur l'authenticité et l'artifice. «Nous restons avant tout sensibles à la réalité de notre quotidien. Ici, c'est ce problème de la Suisse dans son rapport avec l'autre», explique Martin Bieri. Le théâtre, la nation, même jeu de conventions, de règles à apprendre, de formes à épouser. A Schwyz, ils n'y viennent pas très souvent. Ce soir, c'est pour s'immerger dans le processus, se rapprocher des citoyens qu'ils ont assisté au débat. Car la nouvelle équipe du Theater am Neumarkt de Zurich leur a passé commande d'une pièce sur la naturalisation. C'est comme ça qu'est née la Boucherie nationale, composé de recherches sur l'être «Suisse». Un titre en français, parce qu'en Suisse «on parle aussi français».

Deuxième acte. Une semaine plus tard. Une table de régie, une table de boucherie et une table de lecture, soit de théorie. La scène du Theater am Neumarkt est bien plus exiguë que celle de la commune de Schwyz. Mais tous les niveaux de la représentation sont réunis. Cette fois-ci, c'est au public «libéral de gauche» zurichois que la compagnie vient livrer le fruit de ses recherches. Et tenter de s'intégrer. D'elle aussi, les autorités du lieu, soit la direction du théâtre, ont brossé en guise de programme un rapide portrait, descriptif censé attester de sa suissitude. Ou plutôt de sa «neumarktitude». Ses membres ont appris la langue locale, ils sont toujours actrices et acteurs du Schauplatz International mais insistent sur leur look vestimentaire, conforme à celui de leurs interlocuteurs. Durant plus de 90 minutes, c'est un collage de scènes, un rapport sur les questions posées dans les différentes communes visitées, diverses expériences accomplies pour représenter l'irreprésentable. Du théâtre avec le théâtre pour regarder différemment. La métaphore de la boucherie et de cette viande suisse qu'ils exhibent pour sa qualité se veut un alibi. On vend de la viande suisse, une vache se balade, on explore l'antre de son estomac et le boucher conserve son dialecte. Tout est clairement expliqué, détaillé, conforme aux règles du théâtre et… de la nation. On frise la satire, on fait la cour à l'humour noir mais on évite de tomber dans la lourdeur de la parodie polémique. Cette esthétique basée sur l'absence de texte fixe laisse ouvert le risque d'un certain engourdissement et Boucherie nationale n'y échappe pas. Mais les acteurs de Schauplatz International cultivent le sens d'une mise en perspective déroutante. Ils ont déconstruit le système. Soudain, c'est à chacun des membres du public, tout comme aux citoyens de Schwyz, que la question de l'intégration paraît urgente. Et si cette peur de l'étranger, moi aussi, je la cultivais au fond de moi-même? Et si ma tension s'affolait lorsque l'on vitupère face au drapeau helvétique? Jeudi dernier, le gouvernement zurichois a annoncé que les candidats à la naturalisation devaient désormais confirmer en fin de procédure le certificat de bonne moralité présenté au début. Sous peine de perdre le passeport. Sur scène on a compris: «Les faiseurs de Suisse, ils savent tout mais ils cherchent encore.»

Boucherie Nationale – Schweizer Fleischbau – Theater am Neumarkt, Spectacle en allemand 1,3,4,5,6 novembre/ Réservations: 044/ 267 64 11.