C'est l'Age d'or! Selon certains écrivains et leurs analystes, la science-fiction française vit son apogée. Abusif? Voire! Le nombre étonnant d'écrivains francophones qui se jettent dans les bras de la science-

fiction (SF) ne suffit sans doute pas à justifier un tel enthousiasme. Mais dans l'Hexagone ainsi qu'en Belgique et au Québec (déplorable absence au tableau, la Suisse francophone), la quantité d'écrivains vivaces n'est pas la seule à témoigner du renouveau de l'anticipation sur les terres de Descartes. C'est un esprit nouveau qui souffle dans les cercles de la SF et qui commence, inexorablement, à rejaillir sur l'establishment culturel.

La France, certes, peut se targuer d'un riche imaginaire. Depuis qu'ont été redécouvertes quelques plumes du tournant du siècle, la prédominance de Jules Verne s'en trouve écornée: relire, pour s'en convaincre, Albert Robida et son Horloge des siècles égrenant le temps à l'envers, ou Maurice Renard, qui a illuminé autant que théorisé le «merveilleux scientifique» jusqu'aux Années folles, ou encore Jacques Spitz, champion des hypothèses farfelues comme celle d'une Guerre des mouches…

Pourtant, dès les années 60, une césure apparaît. Le genre perd de sa superbe et se trouve soudain borné aux quartiers réservés à la littérature populaire, donc salissante. C'est l'avènement d'Anticipation, au Fleuve noir. La SF se serre sur les quais de gare. L'après-68 donne certes naissance à une école française qui instrumentalise le genre au profit d'une critique sociale trempée d'écologisme, mais ce coup fait long feu.

Les années 80 semblent sacrifier le genre au pied des tours de la Défense. Tout au plus trouve-t-on quelques esprits libres qui continuent à y croire autant que leurs lecteurs: ainsi Pierre Pelot, un rescapé d'Anticipation, ou Georges G. Arnaud et sa Compagnie des glaces, dont les immenses locomotives des temps glaciaires n'en finissent pas de traverser la décennie. Ainsi également Jean-Pierre Andrevon dont le Travail du furet, pastiche du roman noir dans un futur plus noir encore, consacre en 1983 une carrière courageuse. Mais à la fin des années fric, la SF française est donnée pour morte.

Dix ans plus tard, alors que l'histoire galope vers 2000, cette SF-là affiche une santé éclatante. Bernard Werber, Maurice G. Dantec, Serge Lehman, Sylvie Denis, Pierre Bordage, Jean-Marc Ligny, Laurent Genefort, Roland C. Wagner, Joëlle Wintrebert, Ayerdhal, Jean-Claude Dunyach, Jean-Jacques Nguyen: même en opérant une sévère sélection, les noms de nouveaux talents se bousculent. Des revues revitalisent le genre ou lui offrent une fenêtre grand public. Les sites foisonnent sur Internet. La Fondation Cartier consacre son exposition d'été au genre (lire ci-contre). Des prix littéraires se créent et instaurent une nouvelle concurrence dans la famille, à l'instar de la Société d'exploitation de la Tour Eiffel, «PDGée» par une mordue du genre, qui remet désormais chaque année un titre couru.

En outre, des festivals croissent à une vitesse presque exponentielle, au Futuroscope de Poitiers et à Nancy. Cette dernière ville héberge les promoteurs d'un futur centre culturel dédié à la SF qui pourrait bien constituer un jour l'équivalent français de la Maison d'ailleurs basée à Yverdon. Paris est officiellement ville candidate à la Convention mondiale de SF de 2003 (rhétorique connue des habitants de Sion, mais l'univers spéculatif connaît moins de polémiques que l'olympisme…).

Faits plus significatifs encore du renouveau incontestable du genre, les éditeurs les plus frileux s'aventurent dans ces contrées (lire ci-contre) et des universités se hasardent à accepter des thèses sur des auteurs ou des catégories de ce genre-littérature qu'est la science-

fiction. Bref, rien ne va plus au pays de Jean-François Revel, lui qui jugeait naguère le genre comme un «germe culturel intensément inepte et grossier»…

Que s'est-il passé? Bien sûr, il y a l'effet anglo-saxon. L'imaginaire américain et britannique n'est jamais tombé en panne et a connu, à la fin des années 80, une vitalité exacerbée par l'étroite mécanique qui unit les milieux littéraire et cinématographique. En conséquence, il y a eu la déferlante audiovisuelle, des

X-Files à Matrix.

Mais surtout, la SF française s'est décomplexée. Opérant la fusion entre le sense of wonder cher aux Anglo-Saxons et l'attitude critique entretenue en France, l'anticipation a réussi à joindre deux bouts que chacun, jusqu'ici, avait tenus écartés. Aujourd'hui, un écrivain français peut écrire un livre-univers tout en lui conférant d'indéniables résonances contemporaines – ce qui a semblé, des décennies durant, un pari impossible.

Ces évolutions ont deux conséquences majeures. D'abord, à quelques exceptions près, la SF hexagonale s'assume aujourd'hui comme telle, c'est-à-dire comme genre littéraire. Premier paradoxe, cette SF qui a dénoncé avec virulence les mutations du monde conduisant à l'actuelle «globalisation» apparaît comme un registre d'expression effectivement… globalisé. «Pour la première fois depuis très longtemps, les auteurs jouent le jeu du genre», dit le romancier Serge Lehman. «Il n'y a plus de SF française, mais une SF en français», ajoute Ayerdhal.

Deuxième conséquence de cette libération du genre en France, ses auteurs osent explorer des facettes du réel que semble mépriser une «littérature générale» contaminée par l'égotisme «Made in Moi». Le travail, l'informatisation, la ville, le futur à l'heure d'Internet – pour résumer avec cette jolie formule d'une nouvelle de Jean-Jacques Nguyen, L'Amour au temps du silicium: la SF s'empare du monde autant qu'elle le recrée. De l'apologie du progrès aux «fractures» contemporaines, l'imaginaire scientifique français a finalement réussi sa traversée du siècle. Chantre de l'industrie, Jules Verne n'y retrouverait peut-être pas ses petits, mais ses petits, eux, s'y retrouvent.