Exposition

La science-fiction a enfin son expo

Une exposition majeure présentée à Londres observe dans ses richesses et contradictions la trajectoire poursuivie par la science-fiction de ses origines à nos jours, de Verne à Black Mirror

Une rétrospective consacrée à la science-fiction, genre longtemps regardé par les tenants autodéclarés du bon goût comme un passe-temps à peine bon pour les cerveaux adolescents? Il y a peu encore, l’idée aurait fait ricaner. Plus maintenant. Cela parce que nous vivons dans un monde où la SF est partout! Le Barbican de Londres, parmi les institutions culturelles les plus innovantes d’Europe, l’a compris. Confiée au curateur et historien suisse Patrick Gyger, ancien directeur de la Maison d’Ailleurs d’Yverdon à présent à la tête du Lieu Unique de Nantes, l’expoInto the Unknown – A Journey through Science Fictiony ausculte comment l’humanité s’est pensée elle-même, spéculant sur son futur. Surtout, sondant son présent.

«Le Barbican avait l’intuition que la SF représente un territoire créatif capital, résume Patrick Gyger. Quand on m’a proposé de réfléchir à cette exposition, j’ai accepté pourvu qu’on puisse examiner l’histoire de ce genre à travers tous ses aspects: depuis ses origines les plus éloignées à ses liens avec le marché aujourd’hui, et jusqu’à ses relais dans l’art contemporain.» Voyages extraordinaires, odyssées spatiales, contrôle du territoire et frontières psychiques: les quatre axes principaux autour desquels s’articule une proposition qui, pour mérite immédiat, évite les écueils qu’un tel rendez-vous pouvait laisser redouter. En effet, pas de lignes et typos rétrofuturistes, ici. Pas plus que d’effets spéciaux malheureux ou de créatures dégueulasses sortis d’OVNI cheap.

«Le design devait être le plus discret possible afin de servir un climat intime, mystérieux, méditatif», précise David Tanguy, responsable graphique et communication de l’événement. Pensé comme un dialogue entre des thèmes obsédants et toujours contemporains, Into The Unknown invite à mesurer l’évolution d’un genre dont les origines se découvrent déjà dans la littérature du XVe siècle. Depuis là, faite le compte: de Lucien de Samosate à Mary Shelley, de Voltaire à Thomas More, de Jonathan Swift à Edgar Allan Poe, Cyrano de Bergerac ou Jules Verne, combien d’auteurs incontestablement indispensables à notre patrimoine culturel ont rêvé d’inconnu, et, à l’aune de cet Ailleurs, publié des œuvres fondamentales? Ce point capital, l’exposition jamais ne l’oublie, ponctuant son parcours d’élégantes vitrines dans lesquelles reposent des ouvrages cultes signés, entre autres, H.G. Wells, Orwell, Philip K. Dick, Ray Bradbury ou Jorge Luis Borges. A eux cinq, un précipité des obsessions qui, durant le seul siècle dernier, ont hanté un Sapiens rêvé en «homo deus» et curieux de deviner ce que pourrait bien être son avenir demain…

Portrait du futur

«Le tronc de la SF, c’est questionner: «Que se passerait-il si…», résume Patrick Gyger. Son génie: simplifier un propos complexe. En se mettant à la portée de chacun, la science-fiction demeure un véhicule ludique capable d’approcher des sujets sérieux.» Sérieux, parce que traitant essentiellement du présent, du réel, de notre monde. Mais notre monde transformé en ce qu’il n’est pas ou pas encore devenu. Conquête de galaxies lointaines et contrôle des esprits, destruction du vivant et désagrégation du réel, déliquescence de sociétés fondées sur la performance et le tout-technologique: au gré d’une déambulation fluide où se découvrent manuscrits anciens, illustrations centenaires, masques troublants, combinaisons spatiales psyché, magazines spécialisés vintage, ou projections alternant entre séries Z et classiques du cinéma d’anticipation (de Metropolis à Interstellar), l’exposition dresse élégamment un portrait émouvant de futurs multiples, improbables, parfaitement impossibles ou parfois… finalement advenus!

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«Au cours des siècles, la SF a produit tant d’images de l’avenir que certaines se sont finalement invitées dans le vrai monde», reconnaît Patrick Gyger. On songe aux conquêtes des étoiles que la science-fiction a fantasmées, au contrôle des esprits qu’elle a fait redouter, à l’impérialisme écologique qu’elle a annoncé, à la gouvernance par la technologie contre laquelle elle a mis en garde, ou à l’avènement du «trans-humain» et ses vœux d’«amortalité» – demain matin, peut-être, une banalité. Cette trajectoire faite de visions plurielles, Into the Unknown l’examine avec hauteur. Mais sa grande réussite éditoriale est ailleurs: la SF n’est pas un courant underground ayant avancé masqué en périphérie des lois du commerce, avance-t-elle. Mais «un genre étroitement lié au XXe siècle à la production de masse, à l’histoire des produits», selon Patrick Gyger. En d’autres termes, la science-fiction, c’est mainstream! Et l’expo d’étudier les mécanismes par lesquels des idées subversives, à rebours ou bien inscrites à l’avant-garde sont absorbées, franchisées et finalement popularisées auprès du quidam par le marché.

Condition humaine

Pour la démonstration, on s’attardera en particulier sur la course poursuive par la SF au cours des années 1950 aux Etats-Unis. A la manière d’une ville bâtie sur une île, le genre a alors «occupé tout son territoire et ne peut plus avancer, écrivait le maître britannique J.G. Ballard (Crash). Inutile désormais de parler de l’an 3000 ou des étoiles, il faut maintenant se tourner vers le présent». Et le présent, c’est alors un ensemble tragique comme tout droit sorti des visions servies vingt ans plus tôt par les publications Amazing Stories ou Science Wonder Stories: l’après-Hiroshima, la Guerre froide, le maccarthysme, la crainte d’un conflit nucléaire mondial. Le public a peur? L’industrie y voit un filon, publiant à la pelle films et romans où la Terre se recouvre de cendres, où l’humanité retourne à la sauvagerie. Au même moment, une nouvelle garde d’auteurs emmenée par Ray Bradbury délaisse «l’importance hier tenue par la science en science-fiction, et met désormais l’accent sur la condition humaine», comme le relevait l’auteur britannique Robert Holdstock. Avec eux, il n’est plus question d’Ailleurs. L’action s’inscrit maintenant dans le quotidien du lecteur. «Plus besoin de rien imaginer, jurait J.G. Ballard. Il suffit à présent d’adopter le point de vue du chercheur.»

Thématiques dystopiques et alertes lancées contre les dérives scientifiques, l’eugénisme ou l’hypersolitude urbaine s’invitent sur le petit écran, trouvant dans les séries paranos La Quatrième Dimension (1959), Les Envahisseurs (1967) ou Star Trek (qui, en 1968, donne à voir le premier baiser interracial jamais montré à la télé américaine) des relais populaires capables d’aiguiser l’appétit des masses pour la spéculation, l’étrange, ou la «réalité fictive». Dans un contexte social explosif où le Flower Power claironne que la «Nouvelle Frontière» est d’abord et avant tout celle du «bouleversement des consciences», l’étude du «bon niveau de réel» s’affirme comme un lieu d’exploration exaltant. Et Philip K. Dick, aujourd’hui tenu pour un auteur fondamental du siècle passé, de s’en faire le démiurge.

Syncrétisme

Depuis, la SF a traduit les angoisses suscitées par le basculement de l’ancien vers le nouveau millénaire, traitant particulièrement de la société contemporaine comme laboratoire des perversions: sexualité débridée et technologie devenues objets de fétichisme morbide, hypersurveillance mise au service de visées totalitaires, société de consommation envisagée comme un cauchemar climatisé, course fanatique au «bonheur», violence aveugle générée par les grands ensembles… De là les sorties au cinéma d’eXistenZ (David Cronenberg, 1999), Fight Club (David Fincher, 1999), Matrix (les Wachowski, 2000): des œuvres fulgurantes ou dispensables, mais qui, réunies, offrent un résumé de la culture du soupçon en Occident. Toutefois, la nouvelle mue de la science-fiction attend toujours.

«Jusqu’au siècle passé, il existait encore une vision plurielle du futur, explique Patrick Gyger. Dans un monde devenu largement néolibéral, ces perspectives sont à présent limitées. Depuis la fin des années 1990, il est ainsi difficile de voir un courant se détacher. Ce qui émerge n’offre que peu de place pour des formes complexes, différentes, et relève pour le moment plus d’un syncrétisme.» La nostalgie y domine. En effet, à l’exception notable de l’audacieuse série britannique Black Mirror (dont des extraits accueillent les visiteurs du Barbican), ces succès grand public que sont les séries Stranger Things et The Handmaid’s Tale, les longs métrages Midnight Special et Ghost in the Shell, les suites de Star Wars ou bientôt Blade Runner surfent sur une iconographie héritée des années 1980. «Des auteurs qui estiment que la SF n’est plus en train de produire de nouvelles visions s’interrogent actuellement sur sa capacité à proposer des perspectives sur le futur», déplore Gyger, dont l’exposition présente des installations d’art contemporain réalisées par des créateurs palestiniens, ghanéens ou kenyans. Avec eux, on le comprend: rêver l’avenir n’est plus un territoire réservé au seul Occident.


«Into the Unknown – A Journey through Science Fiction»,Barbican Center, Londres, jusqu’au 1er septembre.

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