Mai 68 est mort en 1966. Cette année-là, le roman d'un écrivain américain presque inconnu assombrit, déjà, un horizon que des foules de jeunes veulent radieux. Make Room! Make Room!, de Harry Harrison, deviendra sept ans plus tard le film Soleil vert. Cette fable glaçante sur la décomposition de la société moderne inaugure une vague d'écolo-pessimisme qui tranche avec les rêveries ambiantes.

La SF aurait dû refléter les attentes de ces années-là. Elle ne cesse, en fait, de les déformer. D'ailleurs, l'an 68 recèle toutes ces divergences de l'imaginaire. D'abord, l'écrivain Arthur C. Clarke et le cinéaste Stanley Kubrick élaborent ensemble 2001: l'Odyssée de l'espace, qui sort en avril aux Etats-Unis, en mai en Angleterre et en Suisse romande, entre autres. Cet opéra cosmique balaie l'histoire de l'humanité avec une audace digne de son temps. Il s'achève pourtant dans la froideur du contact final avec la machine, l'ordinateur, qui méprise son créateur. Un pessimisme semblable imprègne La Planète des singes, sorti à la même période.

La noirceur de la SF apparaît en creux. En 1968, le genre douche déjà - d'eau froide - les espoirs de cette jeunesse qui investit les rues. Quoi de plus radical à ce titre que Tous à Zanzibar, le roman monstre de l'Anglais John Brunner, qui paraît justement cette année-là - en français en 1972? Collage à la manière d'un Dos Passos, entrecoupé de séquences «contexte» et «le monde en marche», ce premier volet d'une tétralogie futuriste dépeint les villes de 2010 en proie à la surpopulation, à la violence permanente et à la dilution des anciens humanismes.

Le héros, le sociologue Chad Mulligan, que personne n'écoute, promène son désespoir dans un monde qui a perdu tout sens, sinon son application inconsciente à s'auto-anéantir. Là où l'on cherche la plage sous les pavés, John Brunner évoque un futur que l'humanité elle-même a ravagé.

Et il y a bien sûr Philip K. Dick. Figure tutélaire des étés agités en Californie, même s'il garda ses distances avec l'esprit hippie. Dès ses premiers romans réalistes des années 1950, il campe pourtant un décor qui craque. On le vérifie avec le beau Les Voix de l'asphalte, inédit récemment publié par Le Cherche midi.

L'année 68, chez Dick, commence tôt, presque dix ans auparavant. Comme en résonance avec les volutes mentales des chevelus qu'il croise dans les rues, l'écrivain bâtit un réel qui se délite, ainsi dans l'étourdissant Glissement de temps sur Mars (1963). L'année des barricades parisiennes, le maître de San Francisco publie Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?, qui deviendra Blade Runner au cinéma quatorze ans plus tard. Point final aux années de rêves et d'amour.