Cinéma

Scorsese fait ses derniers pas dans la mafia avec «The Irishman»

Le réalisateur italo-américain renoue avec l’univers du crime organisé, retrouve Robert De Niro et rencontre pour la première fois Al Pacino. Produit par Netflix, ce film fleuve aux tonalités crépusculaires est à découvrir sur grand écran à Genève

«J’ai entendu dire que tu repeignais les maisons»… Cette phrase anodine était une façon discrète de demander un service à un gars qui n’avait pas de comptes à rendre à la morale. Frank Sheeran (1920-2003) a répondu oui. Et il en a repeint, des maisons – toujours en rouge…

Au soir de sa vie, cet homme de main de la mafia de Philadelphie s’est confié à l’écrivain Charles Brandt. Celui-ci a rapporté ses propos dans I Heard You Paint Houses (en français: J’ai tué Jimmy Hoffa). C’est de ce livre que Martin Scorsese a tiré l’inspiration de The Irishman.

Entre remake plein de cholestérol d’un polar chinois (Les Infiltrés), thriller schizophrène grotesque (Shutter Island), évocation épileptique d’un golden boy priapique (Le Loup de Wall Street) et apologie doloriste de l’évangélisation du Japon (Silence), Scorsese avait dégringolé très bas ces dernières années. Le caïd d’antan, celui qui bouleversait le cinéma américain avec Mean Streets, Taxi Driver ou Raging Bull, semble renaître de ses cendres avec The Irishman, un film fleuve d’un coût de 160 millions de dollars que le cinéaste new-yorkais n’a pu finaliser qu’en s’alliant à Netflix.

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Décriée par les tenants de la distribution et de l’exploitation traditionnelles, la multinationale du streaming se paye entre deux séries à succès un extra cinématographique. Après Bong Joon-ho (Okja) et Alfonso Cuaron (Roma), elle permet à Scorsese de tourner un film exceptionnel par sa durée (3h28), sa technologie numérique, sa tonalité crépusculaire et sa distribution. Le cinéaste retrouve Robert De Niro pour la neuvième fois, Harvey Keitel pour la sixième fois et Joe Pesci pour la quatrième fois. Par ailleurs, il dirige pour la première fois Al Pacino.

Pauses cigarette

De façon fort plaisante, The New Yorker définit The Irishman comme «Les Fraises sauvages avec des revolvers». Car, comme le film introspectif de Bergman, le film fleuve de Scorsese s’organise autour d’un voyage en voiture pour remonter le temps.

Au mitan des années 1970, Russel Bufalino (Pesci) et Frank Sheeran (De Niro) prennent la route de Kingston à Detroit. Lors d’une des innombrables pauses cigarette que leurs épouses exigent, les deux vieux gangsters aperçoivent le relais routier où leur amitié s’est nouée quelque trente ans plus tôt. Frank était livreur de viande; Russel, un parrain de la mafia pennsylvanienne. Traduit en justice pour un vol de biftecks, Frank est acquitté. Il intègre Cosa Nostra en dépit de ses origines irlandaises. Russel lui apprend à peindre les maisons: intimidation, racket, exécutions, dynamitage…

On sort de la routine du film de mafia lorsque Frank devient le garde du corps du tout-puissant Jimmy Hoffa, qui dirige le syndicat professionnel des conducteurs routiers. Parce que le train-train criminel rejoint l’Histoire et que c’est Al Pacino qui incarne le célèbre syndicaliste.

De Niro, Pacino: le choc des titans! Les deux superstars des années 1970-80 n’avaient jusqu’ici partagé qu’une seule affiche, celle de Heat (1995), et ils n’avaient qu’une scène commune dans le film de Michael Mann, un face-à-face filmé en champ-contrechamp. The Irishman les confronte abondamment, puisque les personnages cohabitent. Ils mangent des glaces ensemble, ils discutent en pyjama quand Frank dort au pied du lit de son boss. Chacun cabotine dans son registre, maussaderie pour Robert, exubérance pour Al, mais ils font plaisir à voir.

Exécution fratricide

Jimmy Hoffa, qui entretenait des liens serrés avec la mafia, a disparu à tout jamais le 30 juillet 1975. Au soir de sa vie, Frank Sheeran a revendiqué l’assassinat. Martin Scorsese adopte cette thèse et montre comment se serait déroulée l’exécution fratricide. En 2005, des policiers ont analysé la maison désignée par Sheeran comme l’endroit où il avait mis deux balles dans la tête de son ami. Ils ont trouvé des traces de sang, mais pas de celui de Hoffa… La controverse sur la véracité des aveux de Sheeran n’intéresse absolument pas Scorsese: The Irishman participe d’un élan fictionnel enthousiaste et, tant qu’à faire, mêle le porte-flingue à de grands moments de l’histoire américaine. C’est notamment lui qui aurait livré les armes engagées dans l’opération malheureuse du débarquement de la baie des Cochons, à Cuba.

Le voyage en voiture, dont la destination est l’élimination de Hoffa, est un flash-back dans une narration gigogne qui déplace sans cesse le curseur temporel. Glenn Miller, Fats Domino, The Five Satins et même l’harmonica sinueux de Touchez pas au grisbi donnent le ton de ces temps révolus. Quant à la technologie de rajeunissement CGI utilisée pour mettre en scène De Niro et Pesci (76 ans), Pacino (79 ans) et Keitel (80 ans) dans leurs jeunes années, elle n’est pas encore vraiment au point. Lorsque Russel lance du «kid» à Frank, on cherche à quel jouvenceau il s’adresse, car on voit juste un septuagénaire rafraîchi numériquement d’une trentaine d’années.

Vieillards rabougris

Cloué dans un fauteuil roulant, Frank, à 80 ans, se remémore une vie déroulée sous le signe de la violence. Il espère vainement renouer un lien avec sa fille Peggy, qui a cessé de lui parler après la mort de Hoffa. Plus le film avance, plus il ralentit, plus il s’assombrit, et plus il devient intéressant, délaissant les mythologies mafieuses pour se faire métaphysique. Car les capos sont confrontés au seul ennemi qu’ils ne peuvent ni acheter ni flinguer: le temps.

Vieillards rabougris purgeant des peines à vie, les caïds n’ont plus de dents pour mâcher le pain de l’amitié et conjurent leur terreur de la nuit qui descend sur eux en fréquentant la chapelle de la prison ou en priant. Frank se paie un cercueil de luxe pour avoir l’impression d’être moins anéanti par la fatalité biologique. Explicitement crépusculaire The Irishman a tout d’un film testamentaire. En fait, Martin Scorsese, 77 ans, préparerait Killers of the Flower Moon, sur une révolte indienne, et un biopic de Roosevelt.


«The Irishman», de Martin Scorsese (Etats-Unis, 2019), avec Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci, Harvey Keitel, Bobby Cannavale, 3h30

Genève. Cinérama Empire. Dès vendredi 15 novembre. Lausanne, Cinéma Bellevaux, samedi 16 (20h), dimanche 17 (12h, 20h). Sur Netflix, mercredi 27 novembre.


«The Irishman», l’exception suisse

Les séries, les films que Netflix produit sont prioritairement réservés aux 150 millions d’abonnés que la plateforme compte dans le monde. Mais rien ne vaut le prestige d’une projection en festival ou sur grand écran – ce deuxième mode déterminant aux Etats-Unis la nomination aux Oscars. Après les polémiques qui ont secoué le Festival de Cannes en 2017, Netflix n’a plus accès aux salles françaises en vertu de la sacro-sainte «chronologie des médias (salle, DVD, télévision…). La Suisse est plus souple. L’an dernier, Jean-Pierre Grey, programmateur au Cinérama Empire de Genève, s’est battu pour décrocher l’autorisation de projeter Roma d’Alfonso Cuaron, harcelant des mois durant la filiale allemande de la société californienne.

Le cinéphile a remis la compresse cette année avec The Irishman. Compte tenu du succès inespéré de Roma à Genève et le rapport privilégié noué avec Netflix, l’accord est plus facile à conclure. Et toujours assorti des mêmes conditions: interdiction de communiquer les chiffres. Il reste à Jean-Pierre Grey d’affronter le courroux des distributeurs et exploitants de salles qui le voient comme un félon. Le bouillant programmateur se fend d’une mise au point. Prenant la défense des réalisateurs qui se tournent vers Netflix quand les studios les éconduisent, il demande: «Est-ce pour autant que ces films doivent être bannis, et leurs réalisateurs traités comme des traîtres et pestiférés parce qu’ils ont «osé» franchir la ligne et accepter l’argent de cette chaîne de VoD?»

A Lausanne, marchant sur les traces de l’Empire, le Bellevaux a réussi à décrocher l’autorisation de montrer The Irishman. La Suisse romande jouit de privilèges que nul en France n’aura…

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