La censure dans l'art a de l'avenir. Après l'exposition Présumés: innocents à Bordeaux – des textes et des images ont été dénoncés par une association familiariste – les cacheurs de sexe menacent Londres. Dans leur viseur, deux photos de Tierney Gearon exposées à la galerie Saatchi, dans le cadre de I am a Camera. Elles montrent les enfants de la photographe, 4 et 6 ans. Sur la première, ils sont nus sur la plage. Sur la deuxième, prise dans une station de ski, le cadet fait pipi entre ses skis. Scotland Yard a exigé leur retrait sous peine de poursuite en vertu de la loi sur la protection de l'enfance, suite à trois plaintes provenant prétendument du public. L'opération a été dirigée par l'hebdomadaire News of the World, qui avait orchestré l'an dernier une sordide campagne antipédophile. La justice a blanchi jeudi la galerie et la photographe, estimant les preuves insuffisantes.

Le débat entre protection de l'enfance et liberté d'expression a animé la presse britannique toute la semaine. La photographe n'en finissait pas de se justifier: «Mes photos sont des moments de notre vie de famille, pris sur le vif. Je n'aurais pas fait poser mes enfants dans des attitudes équivoques.» Mercredi, The Guardian publiait la photo d'un petit Chinois mangeant une glace tout sexe dehors. Un cliché pris par un député et exposé au parlement à Westminster: «Est-ce de la pornographie?» titrait ironiquement le journal. Même le ministre de la Culture Chris Smith s'en est mêlé en suggérant à Scotland Yard de s'occuper de la pornographie sur Internet. Le débat n'a pas déplu à Charles Saatchi, propriétaire de la galerie et provocateur reconnu. Si les photos de Tierney Gearon ne sont pas choquantes, leur mise en scène suscite une réaction: les enfants nus font l'affiche de l'expo et la photo du garçon au besoin pressant – grandeur nature – est exposée à hauteur d'homme, ainsi le visiteur a l'impression d'avoir les pieds mouillés. La provoc reste pourtant à mille lieues de celle engendrée en 1997 par l'expo Sensation de la collection Saatchi. La presse avait crié au scandale et le public était accouru: 300 000 visiteurs à Londres, 150 000 à New York. Saatchi s'en est souvenu: I am a Camera a été prolongée de trois semaines.