«Je venais ici peindre les brouettes, c’était mon job d’été», se souvient Vincent Du Bois. On est chez lui, dans une suite de cours et d’entrepôts face au cimetière genevois de Saint-Georges, au milieu du petit secteur urbain où se regroupent les marbriers. On vient s’intéresser à l’homme et à ses multiples casquettes (artiste contemporain, sculpteur à l’ancienne, entrepreneur, programmeur de robots) à l’occasion de la sortie de son livre La main et l’art contemporain, verni ce jeudi*.

Il y a trente ans, ces mêmes lieux abritaient l’entreprise de son grand-père, «qui avait repris la boîte de mon arrière-grand-père, un anarchiste sympa qui avait créé une coopérative en arrivant ici». À Viggiù, Lombardie, la famille taillait la pierre depuis trois ou quatre générations. À Genève, l’aïeul «a trouvé du taf au bord des cimetières, amenant avec lui une tradition italienne de l’image qui était typiquement… pas protestante». C’était l’époque où, pour orner les tombes, on sculptait des colonnes enlacées de lierre et des corps entiers.

«Dans ma tête, l’idée était d’être sur les traces de Michel-Ange»

Il y a donc des brouettes et des artisans dans les récits d’enfance de Vincent Du Bois, mais aussi des artistes. Dans une des branches de l’arbre généalogique, on trouve le grand graveur naturaliste Robert Hainard, dans une autre on croise le peintre Albert Anker. Entre ces deux mondes, le jeune Vincent entreprend, sans trop le savoir, de faire une synthèse.

«J’ai commencé les Beaux-arts et je m’y suis un peu ennuyé, j’avais besoin de plus de rigueur. J’ai signé un contrat d’apprentissage de sculpteur sur pierre et je me suis confronté au côté ouvrier, pragmatique. Mais dans ma tête, l’idée était d’être sur les traces de Michel-Ange: une tradition où on ne se contente pas de tailler les coins, mais où l’on pénètre dans les blocs, où la matière est traversée de tous les côtés comme si elle était molle.»

Devenu sculpteur accompli et artiste en puissance, Vincent Du Bois part à Carrare, ville toscane où, depuis l’époque romaine, on creuse les montagnes de marbre environnantes pour en tirer des pièces qu’on envoie vers la totalité du monde connu. Près des carrières, alors en pleine effervescence, il se retrouve «à tailler pour des artistes connus comme César, qui faisaient réaliser des œuvres en pierre dans la région».

«C’est à partir de ce moment-là que je suis devenu contemporain»

Une année passe. «J’avais envie de savoir si j’étais un peu artiste comme je le pensais au début, ou si j’étais juste devenu un artisan correct.» Le lieu choisi pour résoudre le dilemme sera la prestigieuse École de l’Institut d’art de Chicago.

«Les Américains n’avaient pas cette sorte de mépris pour mon savoir-faire de sculpteur que je percevais dans le monde de l’art en Suisse. Au contraire, ils étaient fascinés par ça.» Tournant: «C’est à partir de ce moment-là que je suis devenu contemporain. Je ne voulais pas avoir l’impression de ne pas être né dans le bon siècle. Au contraire, mon époque me passionne.»

«C’est incroyable, tu sais faire ça?»

Depuis son retour de Chicago, en 1992, l’artiste expose régulièrement en Suisse et à l’étranger. «Pendant un moment, la pierre avait une image un peu poussiéreuse. Maintenant, c’est un peu plus à la mode. Il y a pas mal de projets en pierre et on me dit souvent: c’est incroyable, tu sais faire ça?»

La matière, en effet, n’a pas dit son dernier mot: «La numérisation est arrivée il y a une quinzaine d’années dans ce domaine, amenant de nouveaux outils pour travailler la pierre qui était restée… à l’âge de la pierre, taillée depuis 2000 ans avec les mêmes techniques. Je me suis passionné pour cette évolution.»

«L’humain est trop attiré par cet Eldorado-là pour pas y aller»

Passion physique, d’une part: associé à l’architecte Pierre-André Bohnet et au designer Claudio Colucci, Vincent Du Bois crée la société StonetouCH, qui édite «des objets d’art et de design, conçus par nous ou par des artistes invités». Passion intellectuelle, aussi: l’artiste s’immerge dans la réflexion transhumaniste, un «galop vers l’abstraction» qui imagine un abandon de nos corps de chair et un transfert de nos esprits dans des machines.

«Je n’ai aucune envie de dire: c’est horrible, n’y allons pas. L’humain est trop attiré par cet Eldorado-là pour pas y aller.» Dans son livre, Du Bois projette ces réflexions sur le monde de l’art, défendant une approche de la création «indissociable du champ pragmatique, dans un roulement du corps à l’esprit et de l’esprit au corps».

La main de Dieu

Avec ses robots, ses programmes informatiques et son savoir-faire classique, le sculpteur a créé la main «pixelisée» haute de trois mètres qui trône aujourd’hui au cimetière des Rois dans l’exposition Open End. «C’est le thème de la création, la main de Dieu. Ça m’amusait parce que je suis athée et que je peux mettre ce que je veux là-derrière. En scannant un code QR au pied de l’œuvre, on entre en contact via son téléphone portable avec un dieu virtuel…»

Entre son atelier à l’avenue du Cimetière et cette expo qui questionne l’avenir en s’installant dans un lieu funéraire, le sculpteur s’arrête à la cathédrale Saint-Pierre, où il restaure depuis une année la chapelle dite «des Macchabées». L’homme aime le paradoxe, mais il a de la suite dans les idées.


Profil

1965. Naissance à Genève.

1988.
Certificat fédéral de capacité de sculpteur sur pierre.

1992. Master of Fine Art en sculpture, School of the Art Institute of Chicago.

1993. Création de l’atelier de sculpture sur pierre CAL’AS (artisans sculpteurs).

2007. Création de StonetouCH, maison d’édition d’objets d’art et de design.

2016. Parution de l’essai «La main et l’art contemporain».


* Vincent Du Bois, «La main et l’art contemporain (réflexion inutile n° 6)» (Editions Slatkine). Vernissage jeudi 13 octobre à 17h30 à la librairie Archigraphy à Genève (1, place de l’Île)