C'est un rat crevé-séché, peint de bleu métallisé, cloué dans un cadre rococo. Autour du tableau, naturaliste, une foule de mômes, le nez crotté, piaillent en sirotant leur bouillie. Ils courent entre les têtes de mort carbonisées, les icônes en tôle, les ferrailleurs qui soudent. Ils ne s'arrêtent plus depuis longtemps devant la sculpture colossale

de bois vermoulu, de laine de verre, de clous rouillés qui représente Ben Laden, un Coran dans une main, une kalachnikov dans l'autre. «Un drôle de héros», dit André Eugène, l'artiste. On ne s'étend pas. Port-au-Prince, autour de midi. Sur la route obstruée, on a croisé des Casques bleus brésiliens, qui suaient dru, qui échangeraient bien leur situation haïtienne contre n'importe quelle autre. Dans ces allées borgnes, ces ruelles terreuses du bas de ville, une poignée de sculpteurs s'agitent. Ils dessinent avec ce qu'ils peuvent, de la troisième main huileuse en général, un panthéon hystérique, d'une beauté rageuse. Vierge au pénis rutilant. Esprit vaudou sous perfusion. «On ne vend plus une pièce, faute de touristes, mais on ne sait rien faire d'autre», regrette André Eugène, dans un rire fourbu. Alors, les statues s'accumulent. Elles font un cimetière de l'imaginaire, échoué dans une cité qui fourmille dans le vide. Une image d'Haïti aujourd'hui.

Dans ces ateliers à ciel ouvert, on en parle encore, un peu dépité. En février dernier, lorsque Jean-Bertrand Aristide avait finalement quitté Haïti dans un jet à réaction sans destination, les pilleurs euphoriques s'étaient emparés de son musée du bicentenaire, situé à deux pas du Champ de Mars. Et ils avaient bien rigolé, conduits par un petit prêtre inquisiteur, à mettre à terre les sculptures cloutées, à saccager ces faces obscènes tirées du répertoire vaudou. André Eugène, Céleur Jean-Hérard y ont perdu des œuvres d'importance. Alors, pour se venger, dans les parages de la Grand-Rue populeuse où ils vivent, ils ont planté tous les vingt mètres, à la verticale, des automobiles dotées de vagin en mousse et de tête en pots d'échappement. Des épouvantails, en quelque sorte. Histoire d'effrayer les casseurs. «Tout le quartier nous a aidés», jubile Eugène, lunettes solaires et chapeau mou de Mobutu sur le trône.

L'art du fatras

Ils ont quarante ans, même pas. Ils ont loué ensemble de minuscules chambres, situées à quelques mètres de distance. Pour s'avoir à l'œil, mutuellement, dans ce Bateau Lavoir haïtien où l'eau ne court plus. Céleur, qui a exposé dans ses heures fastes à Miami et «dans d'autres lieux pas possibles», suit à distance. Tête enfouie dans ses idées fixes, regard fuyard. Eugène fait le guide, affable, dans un créole strié d'expressions américaines vues à la télé. Il sort ses coupures de presse d'un album Picsou, assis sous les portraits de Mohammed Ali et de Britney Spears. Il a commencé à sculpter comme cela, «je faisais du réalisme, du classique, et puis j'ai voulu travailler avec ce qui m'entourait.» Il sortait alors la nuit, après les grosses pluies, quand les fosses communes s'embourbaient et que les ossements surgissaient. Il a récolté des crânes. Puis, dans les décharges de proximité, il s'est constitué un attirail. Tout ce dont même les cantonniers haïtiens – qui ne sont pourtant pas chiches – ne font pas usage. Jusqu'aux animaux morts.

«Si tu veux manger ici, tu dois être attentif à ne pas te faire tout piquer par les rats.» Alors, quand il en attrape un, Eugène le cloue sur une toile. Petit trophée de vie ordinaire qu'il vendait autrefois à des touristes californiens fascinés par tant d'inventivité formelle et d'audace rabelaisienne. Autrefois? Quand Jean-Claude Duvalier, le Baby Doc paranoïaque, organisait des fêtes paillardes dans son palais blanc? Quand Aristide, le défroqué maniaco-dépressif, promettait encore à chacun son pain de mie et son verre de rhum? «Peu importe, de toute manière c'est pire aujourd'hui.» On le croit, Eugène. Le départ du président, précipité par l'ambassade américaine, n'a rien changé. Les Chimères, miliciens aristidiens venus des ghettos mal nommés de Cité Soleil ou de Bel-Air, hantent encore Port-au-Prince. Ils coupent des têtes de flics, pour faire comme à Bagdad. Ou criblent de balles les 4x4 officiels quand Colin Powell se fend d'une visite sommaire.

Vaudou partout

Ils forment une mini-tribu de parias en marteau et ciseaux à bois. Eugène, Céleur et puis Nasson, Saint-Eloi, une mutuelle des recycleurs, devant lesquels les bourgeois du haut de ville se pincent le nez. Ils leur préfèrent les «bons peintres», naïfs, colorés, fauves, qui dessinent une Haïti d'avant la déchéance. Ces sculpteurs de la pénurie ont tous commencé par fournir en icônes saintes les autels de province ou en jouets à roulettes les enfants sans Pokémon. Et puis, leur travail s'est radicalisé. Il a pris les teintes du désastre, la forme ouvragée du chaos. Et il a viré vaudou. «Voici Mèt Kafou, gardien des virages», présente Eugène, devant un monstre aux yeux de tesson. Ils ont puisé dans les figures d'effroi que la religion animiste, surtout en ce mois de la Toussaint, produit pour sublimer l'angoisse de la mort. Omniprésente, en des quartiers où le nombre de pompes funèbres dépasse celui des échoppes à bananes plantains.

Laideur provisoire

Dans ces culs-de-sac moites, où il faut s'enfiler pour rendre visite aux artistes, on croise Gyodo. L'un des leurs. Gavroche de cuir black, buste penché sur un masque boisé qu'il peint en rouge sanguin. Il vous prend par la main, vers un local miniature qui sent le moisi, encombré d'obscurité silencieuse. Il saisit une lampe-torche, il dirige son faisceau lâche. Forêt tropicale de gargouilles en émail, de gnomes ithyphalliques, agglutinés, sans dessus ni dessous. «C'est beau, non?» Il n'attend pas de réponse, s'engouffre dans un renfoncement de la chambre. Il en extrait un ange aux ailes de tôles, Victoire de Samothrace en boîtes de conserve. «C'est un Lwa, un esprit. Il n'est pas méchant.» Il retourne, dans un sourire fluide, à ses affaires urgentes – l'acrylique sèche. Gyodo fait l'effet d'un train de vitesse, qu'on finit toujours par manquer.

Pour une exposition outre-

Atlantique, il y a quelque temps, Céleur avait fait exporter une de ses voitures désossées, en forme de guerrier d'après-guerre. L'ironie lui plaît, de ces automobiles bonnes pour la casse que les Etats-Unis ressuscitent en Haïti. Et qui finissent par se retrouver dans les musées américains. Il y aurait de quoi s'interroger sur le fantasme occidental du créateur caribéen, alchimiste par nécessité, qui transforme ses montagnes de gravats en or pour les yeux. C'est l'histoire d'une relation fondée sur le déséquilibre, d'une île qui a renoncé à fêter son bicentenaire d'indépendance, d'un pays érodé où la laideur ne saurait être que provisoire. Ils sont une poignée de sculpteurs sans acheteur. Qui, depuis leur fabrique-casse, renouent avec le marronnage, la résistance des esclaves en fuite. Si proche, si loin du marasme.