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Dans son roman, Nicole Krauss noue  deux destins, bouleversés par la même aventure spirituelle.
© Anna Schori / Camera Press / Keystone

Livres

Se délester de soi pour mieux se retrouver

L’Américaine Nicole Krauss suit deux personnages que tout oppose en apparence et qui pourtant sont mus par la même soif de vérité. Leur quête, existentielle et spirituelle, les conduira sur la terre de leurs ancêtres, en Israël

Nicole Krauss – née à New York en 1974 –, on l’a découverte avec L’histoire de l’amour (prix du Meilleur livre étranger en 2006), une fresque à la Calvino qui brasse les époques et les lieux sous le regard de trois personnages que tout semble séparer: une ado fantasque, un vieux Polonais rescapé de la déportation et un écrivain exilé en Amérique latine. Ces trois destins, Nicole Krauss les relie au même fil rouge, un mystérieux manuscrit circulant comme un sésame dans son récit – un très bel éloge de la littérature.

Après La grande maison – en 2011, un second roman moins réussi –, voici le superbe Forêt obscure, qui doit son titre aux premiers vers de L’enfer de Dante. Mêlant réalisme magique à la Isaac Bashevis Singer, plongées érudites dans l’histoire du judaïsme, méditations sur les métamorphoses intimes et sur les ambiguïtés de l’identité, Nicole Krauss met en scène – au fil de chapitres alternés – deux personnages que tout oppose, apparemment. Ils ne se croiseront qu’un bref instant, n’appartiennent pas à la même génération ni à la même classe sociale et, pourtant, ils vont faire le même voyage – une forme de pèlerinage – entre l’Amérique et Israël, en quête de leur propre vérité.

Fortune dilapidée

Jules Epstein est un millionnaire juif new-yorkais. Passionné d’art, il a toujours été «au sommet de tout», capable de «dépasser ses limites par la seule force de sa volonté». Un Prométhée cousu d’or, «excessif, donnant libre cours à tout, passion, colère, enthousiasme, mépris des autres et amour de l’humanité», écrit Nicole Krauss avant de raconter comment, soudain, après la mort de son père, Epstein décide d’en finir avec son passé. De tirer un trait. Et de se dépouiller de ses biens comme de ses certitudes, dévoré par «un désir irrésistible de légèreté». Aussi va-t-il dilapider sa fortune et faire don aux musées new-yorkais de ses tableaux les plus chers – un Rubens, un Matisse, une ballerine de Degas et bien d’autres chefs-d’œuvre.

Lire aussi  notre crique de «La grande maison»

Le voici absolument nu, sans meubles, sans argent, sans téléphone, ne gardant qu’une seule toile, tout un symbole: une petite Annonciation peinte au XVe siècle. Libéré de lui-même, affranchi de sa propre puissance, Epstein s’envolera alors pour Tel-Aviv, vers la terre de ses ancêtres, pour renouer avec une spiritualité qui fera de lui une sorte d’ascète illuminé, merveilleusement charismatique, jusqu’à ce qu’il finisse par s’identifier au David biblique… Avec, pour seul rêve, le désir fou de planter dans le désert une forêt tout entière, ce lieu où l’on se perd, où l’on affronte les ténèbres et l’inconnu avant de renaître à une vie nouvelle.

Crise conjugale et littéraire

Les confessions d’Epstein ne sont qu’un volet de ce diptyque qu’est Forêt obscure. L’autre concerne Nicole – l’alter ego de l’auteure de L’histoire de l’amour –, une romancière de Brooklyn en pleine crise conjugale et littéraire. Son écriture, dit-elle, est «un navire en détresse», et elle a désormais l’amère impression que, sous sa plume, «l’artifice l’emporte sur la vérité». Et d’ajouter: «Les choses auxquelles je m’étais autorisée à croire – l’irréfutabilité de l’amour et le pouvoir du récit –, je n’y croyais plus. J’avais perdu mon chemin.»

Aussi va-t-elle larguer les amarres. Dire adieu à ses deux enfants et à son mari pour rallier Tel-Aviv – comme Epstein – avant de s’installer à l’hôtel Hilton. Où elle a été conçue au lendemain de la guerre du Kippour. Où, petite, elle a passé des journées enchantées, pendant les vacances. C’est là, face à la mer, qu’elle espère retrouver l’inspiration, découvrir la clé de sa quête littéraire et la réponse aux questions qui l’obsèdent. Ce qu’elle raconte alors, c’est sa rencontre avec l’énigmatique Eliezer, «un petit bonhomme à la couronne de cheveux blancs vaporeux dont toute la couleur était passée dans ses gros sourcils bruns».

Kafka en Palestine

Ancien professeur de littérature passablement désabusé, ce vieillard aux allures de prophète ne lâchera plus Nicole. Et tiendra devant elle des propos qu’elle croit totalement incohérents, au sujet de Franz Kafka, comme une plongée dans les vertiges des mondes parallèles. Selon Eliezer, l’auteur du Procès ne serait pas mort dans un sanatorium autrichien en 1924, à 40 ans, mais il aurait clandestinement émigré en octobre 1923 en Palestine, une terre promise, un pays aussi chimérique – et aussi rédempteur – que la littérature… Une façon, pour lui, d’échapper à ces «frustrations tragiques» et à ces démons qui le tourmentèrent tellement dans sa première vie.

Installé dans un kibboutz près de la mer de Galilée, Kafka aurait ainsi trouvé l’apaisement en travaillant comme jardinier, une véritable résurrection parmi les citronniers, les champs de crocus et d’iris. Cette métamorphose, Eliezer veut que Nicole en fasse un roman afin de «façonner par la fiction» un autre visage de Kafka. Un rêve délirant? Ou, pour elle, une promesse de renaissance littéraire?

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Forêt obscure est un roman formidablement audacieux où se nouent deux destins bouleversés par la même aventure spirituelle. Par le même désir de se débarrasser des fardeaux du passé, à la recherche de la grâce. Par la même volonté de refertiliser la terre, afin qu’elle ne soit plus un paradis à tout jamais perdu, dans le tumulte des guerres. Et par la même foi dans le Dieu de la tradition hébraïque, ce qui nous vaut ces mots lumineux: «L’âme est une mer dans laquelle nous nageons. Elle n’a pas de rive de ce côté-ci et ce n’est que très loin, de l’autre côté, qu’il y a un rivage, et ce rivage est Dieu.»


Nicole Krauss, «Forêt obscure», traduit de l’américain par Paule Guivarch, L’Olivier, 285 p.

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