James Joyce. Ulysse. Trad. collective coordonnée par Jacques Aubert. Gallimard, 982 p.

Les traductions des grands textes demandent à être refaites au moins deux fois par siècle, car elles vieillissent plus vite que l'original. 75 ans après la première version d'Ulysse de James Joyce en 1929, en voici donc une deuxième. Elle reprend en partie celle d'Auguste Morel, revue par Stuart Gilbert, Valéry Larbaud et Joyce lui-même. Ce chef-d'œuvre, qui a influencé toute la littérature du XXe siècle, suit la trame de l'Odyssée mais en un seul jour, dans la ville de Dublin. Ce 16 juin 1904, le Bloomsday, nommé d'après son héros Léopold Bloom, donne cette année lieu à des festivités importantes autour de son centenaire (lire ci-dessous). La nouvelle traduction présente la particularité d'être une œuvre collective: Jacques Aubert, qui a déjà dirigé l'édition de La Pléiade, a coordonné une équipe qui comprend des universitaires (Marie-Danielle Vors, Pascal Bataillard, Michel Cusin et Jacques Aubert lui-même), des écrivains (Tiphaine Samoyault, Patrick Drevet, Sylvie Doizelet) et un traducteur littéraire, Bernard Hoepffner, qui décrit ici cette démarche particulière.

Samedi culturel: Cette nouvelle version française d'«Ulysse» est un ouvroir, un travail collectif de huit traducteurs. Comment vous êtes-vous organisés? Comment se passaient vos réunions de travail?

Bernard Hoepffner: Sous la direction de Jacques Aubert, nous nous sommes réunis pendant trois ans à Lyon, tous les deux ou trois mois. Les premières réunions ont été consacrées aux problèmes de fond: quelle édition d'Ulysses utiliser? Quel degré de francisation fallait-il donner aux noms propres? Que faire des noms ou surnoms qui font sens (Bloom, Buck, Featherbed Mountain, etc.) et sur lesquels Joyce ne cesse de jouer? Sans jamais oublier que l'action du roman se déroule dans un lieu on ne peut plus précis et «réel»: Dublin, le 16 juin 1904. Par la suite, nous avons examiné les problèmes généraux, nous avons nuancé nos options initiales, puis nous avons travaillé ensemble sur tel ou tel épisode, chacun proposant ses solutions aux nombreuses difficultés. Et nous avons fini par établir une liste des échos qui courent dans tout le livre: il fallait bien sûr tenter de les conserver.

– Avez-vous harmonisé vos traductions respectives?

– Une fois ces principes de base établis, chacun était maître de sa traduction. Celle-ci fut ensuite relue et commentée par Jacques Aubert, puis par les autres. Hormis les échos, que nous avions décidé de conserver à tout prix, il n'y a pas vraiment eu d'harmonisation a posteriori.

– N'était-ce pas une gageure, ce travail collectif, quand on sait combien le roman est multiple, polyphonique, et parfois expérimental?

– Le travail collectif, du fait des styles différents de chacun des dix-huit épisodes, a justement permis de restituer le style polyphonique du roman: il ne s'agissait pas d'une traduction consensuelle, mais de la juxtaposition des apports de chacun. Reste la façon dont Joyce se moque des conventions de la langue: nous avons essayé de restituer ce jeu en français. Exemple: puisque Joyce ne met pas de majuscules à «street», «bridge», etc., ne devions-nous pas, de même, mettre une majuscule à «Rue», «Pont», ce qui est contraire à l'usage français? Nous avons également conservé le plus possible la syntaxe, l'ordre des mots et la ponctuation. Lorsque ces éléments allaient à l'encontre des codes anglais, nous avons fait la même chose avec la langue française.

– A vos yeux, quels sont les avantages et les limites d'une traduction collective?

– Une traduction collective ne peut fonctionner que lorsqu'il y a, comme dans Ulysse ou dans la Bible, des parties nettement contrastées. Selon mon expérience, les traductions collectives sont souvent sans grand intérêt, car elles ont tendance à faire disparaître toutes les aspérités d'un texte.

– Que pensez-vous de la précédente traduction d'«Ulysse»?

– La traduction d'Auguste Morel, réalisée il y a 75 ans, a passablement vieilli. Je pense que les grands livres, ceux de Joyce, de Dante, de Shakespeare, de Montaigne ou de Cervantès, devraient être retraduits au moins deux fois par siècle. Morel, pour ainsi dire, a essuyé les plâtres. Il a traduit un roman dont il savait très peu de choses. Quant à nous, nous avons eu l'avantage, et le désavantage, de pouvoir nous appuyer sur 75 années de recherches et d'analyses. Cependant, pour le chapitre «Les Bœufs du Soleil», nous avons conservé la traduction de Morel, car elle reflète l'histoire et l'évolution de la langue anglaise à travers les siècles.

– Quels sont les aspects nouveaux du roman que nous allons découvrir en vous lisant?

– L'invention verbale de Joyce, et surtout son humour, du moins l'espérons-nous! La table des matières, qui nomme les épisodes – ce que Joyce n'avait pas fait –, devrait faciliter la lecture de ce gros roman.

– A propos de l'argot et des néologismes joyciens, quelle a été votre attitude?

– Le texte de Joyce est moins argotique que ne le laisse penser la traduction de Morel. Quant aux néologismes, nous avons tenté d'être aussi inventifs que Joyce, tout en sachant que la langue française les «digère» plus difficilement que la langue anglaise.

– Vous avez traduit trois chapitres importants du livre. Quelles furent vos difficultés, vos surprises?

– Dans l'épisode «Circé», par exemple, la difficulté consistait à trouver des équivalences aux mots composés de Joyce, et à associer les différentes parties aux autres épisodes en suivant les variations de style. J'ai eu beaucoup de plaisir à travailler en groupe et à découvrir, progressivement, l'ensemble du travail, en constatant comment tous les épisodes s'imbriquent pour recomposer un roman.

– Quand il «accouche» le roman d'un grand auteur, le traducteur connaît-il à son tour le «plaisir du texte»?

– Le traducteur est un écrivain, le texte offert au lecteur est écrit en français. Le traducteur a le plaisir schizophrène d'écrire un texte qui, sur le papier, est entièrement différent de celui de l'auteur, tout en restant exactement le même: plus je suis fidèle à l'auteur, à sa langue et à celle dans laquelle je traduis, plus la contrainte est grande, plus mon plaisir est intense.