Cinéma 

Dans «Se Rokh (3 visages)», Jafar Panahi célèbre trois femmes iraniennes

Le grand cinéaste iranien n’a pas été autorisé à sortir de son pays. Mais il va bien, à en croire ce film splendide dédié à trois figures d’actrices

Désespérée de ne pouvoir exaucer son rêve de devenir actrice, une adolescente adresse à une célèbre comédienne un cri de désespoir. Bouleversée, Behnaz Jafari (dans son propre rôle) embarque son ami Jafar Panahi pour aller voir dans le village de Marziyeh s’il s’agit d’un suicide ou d’un douteux canular.

Pour avoir participé aux manifestations de 2009 suivant la réélection contestée d’Ahmadinejad, Jafar Panahi a été condamné à 6 ans d’emprisonnement et 20 ans d’interdiction de tourner. Sous la pression internationale, il a été relaxé. Assigné à résidence, il s’est ingénié à transgresser l’interdiction avec Ceci n’est pas un film, puis Closed Curtain et Taxi Téhéran. Les premiers plans fixes dans la voiture font croire que le cinéaste recourt une nouvelle fois à un dispositif clandestin. Mais un panoramique annonce soudain que Panahi est rendu au cinéma. Ses collaborateurs confirment qu’il a bénéficié d’une grande latitude dans son travail. Le film est en Compétition à Cannes, en présence des actrices, mais le réalisateur n’a toujours pas le droit de sortir de son pays.

Monochromes gris

Avec ses déplacements en voiture, cette grand-mère qui patiente dans sa future tombe et un long final sur une route en lacet, Se Rokh (3 visages) est le plus kiarostamien des films de Panahi. Au sein d’une communauté rurale, où «il y a plus de paraboles que d’habitants», deux artistes de la ville se confrontent au poids des traditions.

Trois générations d’actrices portent le récit: l’avenir appartient à l’insolente Marziyeh, le présent à la belle Behnaz, le passé à Shawzar, qui était une star avant la Révolution islamique et qui vit à l’écart du village. Tout converge vers cette étoile déchue. On ne la verra pas. Connaissant la puissance de l’imagination, Jafar Panahi ne divulgue que la maison de Shawzar au bout du chemin, la lumière à sa fenêtre, sa voix sur le CD qu’écoute le cinéaste, et cela suffit à nous éblouir.

Etonnement joyeux, parsemé de gags saugrenus, Se Rokh émerveille par ses qualités picturales, la rigueur de ses compositions et ses monochromes de gris flavescents que crève une touche vive. Jafar Panahi est pleinement de retour. Il est immense.

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