C’est un lit de bois minuscule sous une longue voûte de pierre que rien ne saurait réchauffer. La seule fenêtre est murée comme s’il fallait ajouter les ténèbres à la claustration. Toussaint Louverture est mort ici, de froid et de solitude. Sept mois plus tôt, il avait été jeté dans cette cellule par Bonaparte. Et ce soir, dans un château de Joux aux âmes calcaires, des musiciens viennent se souvenir d’un héros de la liberté que les manuels scolaires taisent en général.

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C’est Napoleon Maddox qui en a eu l’idée – rappeur, beatboxer, chanteur, de Cincinnati, Ohio, établi à Besançon: «Il m’a fallu venir ici pour entendre parler de Toussaint Louverture, de son rôle dans la révolution haïtienne. Nos écoles ne nous enseignent pas l’histoire des émancipations noires.» Il s’appelle Napoleon, c’est une ironie qui révèle une croyance: «J’étais le seul garçon de mes parents, avec huit filles. Ils voulaient vraiment que je sois grand, que je sois fort, alors ils ont pensé à Napoléon.»

De quoi nos imaginaires sont faits? Même Sorg, le musicien de la région qui travaille depuis des années avec Napoleon Maddox, n’avait pas croisé la route de Toussaint avant qu’ils songent à lui offrir un spectacle: «Je n’étais même jamais venu au château.» On apprend Napoléon, Bonaparte, on étudie l’histoire des vainqueurs, et on passe furtivement sur cette révolution d’esclaves qui, en 1804, a renversé la table des pouvoirs. Et cette nuit de réparation, dans un été glacial, refonde humblement des récits universels.

Jazz au fer écarlate

Ils arpentent le long escalier de pierre que Toussaint Louverture avait gravi sans jamais le descendre, il y a Napoleon, béret de feu, Sorg, le musicien d’origine haïtienne Jowee Omicil, le musicien malien Cheick Tidiane Seck qui a si froid qu’il empile sur lui des étoles de chasseur sahélien. Les morceaux, composés par Maddox et Sorg, sont des brûlures hip-hop, des chants de plantation revisités, des créolités blues, ils parlent de froid, de mort, d’ardeur, ils sont des précipités de noirceur huileuse.

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A certains moments, Jowee Omicil, le seul Haïtien de l’équipage, lit des extraits du livre Les Jacobins noirs, des pages qui traitent du racisme structurel, des avantages d’une peau blanche, de l’absolue certitude pour les colons que leur force est juste. Devant des gradins frigorifiés, emballés dans des couvertures militaires, ces hommes noirs, d’Amérique, d’Afrique, des Caraïbes, relient sans pontifier l’histoire d’alors et l’histoire d’aujourd’hui.

Dans un jazz au fer écarlate, ils vont extraire les germes du mal. Comment une civilisation a-t-elle cru légitime d’en soumettre d’autres au point de déplacer des êtres pour en faire des bêtes de somme? Comment une nation révolutionnaire, bercée aux droits de l’homme, a-t-elle pu jeter au cachot Toussaint Louverture, cet homme qui essentiellement souhaitait collaborer? Cet opéra sanguin, ce théâtre de gospel, qui s’intitule L’Ouverture de Toussaint, pose ces très simples questions.

Racines profondes

A un moment, Napoleon Maddox évoque son goût dans son enfance pour les cannes à sucre dont il aspirait la douceur sans en saisir l’amertume: «Plus tard, j’ai compris que ces cannes n’étaient pas seulement sucrées, qu’elles disaient le marché, l’exploitation, la traite.» Le morceau né de cette sensation, Sugar Cane, est un fleuve de sensations trahies, de nostalgies viciées; il est le cœur haletant d’un concert qui fait des liens.

Et peu à peu, sous cette fenêtre murée, dans ce fort aux moellons imperturbables, on songe à la société carcérale, aux préjugés récurrents, à Black Lives Matter, à cette façon que l’on a de sans cesse reconduire les violences si elles ne sont pas déconstruites. On se demande ces temps-ci pourquoi Haïti est une chute sans fin. On se demande ces temps-ci pourquoi des hommes noirs meurent sous le genou de policiers. Tout n’a pas commencé dans la cellule de Toussaint. Mais quelque chose, forcément, s’est joué dans cette mise à mort.

Ce spectacle est hanté par une phrase très célèbre de Toussaint Louverture: «En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté. Mais il repoussera car ses racines sont profondes et nombreuses.» La culture, cette façon de travailler le réel par la poésie, semble tenir cette promesse.