C’est en 1953 qu’apparaît pour la première fois, sous la plume d’Ian Fleming, un agent secret appelé James Bond. Son matricule: 007. Lui-même ancien officier du renseignement naval, l’écrivain britannique ne sait pas qu’il vient de créer avec Casino Royale ce qui deviendra un des plus grands mythes de la culture populaire. En 1953, Sean Connery a 23 ans; et il ne se doute pas que ce personnage aujourd’hui encore célébré à travers le monde, et dont les aventures cinématographiques sont toujours d’énormes succès, fera de lui une star.

Décédé ce week-end à l’âge de 90 ans aux Bahamas, où il résidait depuis une trentaine d’années, le comédien écossais était intimement lié à l’histoire de James Bond, dont il fut le premier interprète au cinéma et qu’il incarnera à sept reprises, si l’on compte Jamais plus jamais, réalisé en 1983 par Irvin Kershner mais qui ne fait pas partie de la saga officielle – il n’a pas été produit par la société EON Productions, propriétaire des droits des romans de Fleming. Mais contrairement à Roger Moore, qui n’a eu que peu de grands rôles au cinéma en dehors de celui de l’agent 007, Sean Connery laisse une filmographie riche en collaborations majeures, de Sidney Lumet à Gus Van Sant, en passant par Alfred Hitchcock, John Huston, Richard Attenborough, Steven Spielberg, John Boorman ou encore Brian De Palma.

Trois ans dans la Marine

C’est dans un quartier pauvre d’Edimbourg que Thomas Sean Connery voit le jour le 25 août 1930. Sa mère est femme de ménage, son père ouvrier et chauffeur. L’acteur, qui préférera toujours la discrétion à la vie de star, n’oubliera jamais ses racines prolétariennes et écossaises, portant souvent lors de grandes occasions, comme son anoblissement par la reine Elisabeth II en 2000, un kilt. Dès l’enfance, il enchaîne les petits boulots afin d’aider ses parents, avant de s’engager à 16 ans dans la Marine britannique. De retour au pays trois ans plus tard, suite à un problème de santé, il se distingue dans l’univers du culturisme, hésite à se lancer dans une carrière de footballeur puis finit par travailler en coulisses dans un théâtre d’Edimbourg. Son physique avantageux lui offre alors l’occasion de se présenter à des castings, et rapidement il commence à faire de la figuration.

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Après des apparitions non créditées, il se fait remarquer vers la fin des années 1950 dans Les Criminels de Londres, de Montgomery Tully, puis Je pleure mon amour, de Lewis Allen. Arrivent alors le début des swinging sixties, une révolution culturelle est en marche et une jeunesse décomplexée se cherche des nouveaux héros. Dans Casino Royale, les descriptions qu’offre Fleming de James Bond sont plus psychologiques que physiques. Fleming insiste néanmoins sur «la chaleur et l’humour de son regard». Lorsque EON Productions achète les droits des romans, les producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman cherchent dès lors un acteur élégant et sportif au charisme animal.

De 007 à Robin des Bois

Fleming a en tête David Niven, tandis que Broccoli pense à son ami Cary Grant. Mais c’est finalement un Ecossais encore méconnu qui l’emporte. Même s’il est physiquement éloigné du héros imaginé par le romancier, Sean Connery – 1 mètre 89, sourire ravageur, yeux marron et regard séducteur rehaussé par d’épais sourcils – impose sa classe et son côté mâle alpha dès les premières minutes de James Bond contre Dr No. Le film, qui combine action, humour et exotisme, est un triomphe, comme Bons Baisers de Russie en 1963. Mais Connery sent bien qu’il existe un danger à être identifié à un seul personnage récurrent. Avant d’enchaîner sur Goldfinger, il est ainsi ravi de se distinguer en 1964 au côté de Tippi Hedren dans Pas de printemps pour Marnie, réalisé par un réalisateur devenu le maître du suspense. Hitchcock, qui avait un temps pensé adapter les romans de Fleming dont il était amateur, avait déjà souhaité engager l’Ecossais pour Les Oiseaux.

Fort de cette expérience démontrant qu’il est plus qu’un beau gosse, Connery est dirigé en 1965 par Sidney Lumet. La Colline des hommes perdus est le premier de six longs métrages qu’ils tourneront ensemble. Mais c’est dix ans plus tard, alors qu’il a fait ses adieux à Bond, qu’il décroche ce qui restera un de ses plus grands rôles. Face à son ami Michael Caine, rencontré à la fin des années 1950, il est dans L’homme qui voulut être roi (1975), adaptation par John Huston d’une nouvelle de Rudyard Kipling, un ancien soldat britannique devenu roi d’une province d’Afghanistan. Dans un rôle tragicomique très théâtral, il démontre toute l’étendue de ses talents de comédien. L’année suivante, il est un formidable Robin des Bois dans La Rose et la Flèche, de Richard Lester.

Père d’Indiana Jones

Toujours poursuivi par le rôle de James Bond, il accepte néanmoins en 1983 de reprendre du service dans Jamais plus jamais, seconde adaptation du roman de Fleming Opération tonnerre, le seul qui n’est pas la propriété d’EON Productions. Jouant un espion vieillissant et essoufflé, il revisite avec ironie son propre mythe. Jean-Jacques Annaud, qui s’attaque alors à l’imposant polar moyenâgeux Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, pense à lui pour incarner l’enquêteur Guillaume de Baskerville, inspiré par la figure Sherlock Holmes. Au milieu d’une troupe réunissant notamment des acteurs de cabaret italiens et allemands, l’Ecossais est impérial, comme il le sera dans Les Incorruptibles, de Brian De Palma. Son rôle de policier intègre combattant la pègre d’Al Capone au côté d’Eliott Ness lui vaudra en 1988 l’Oscar du Meilleur acteur dans un rôle secondaire.

Impressionnante filmographie

Dans Indiana Jones et la dernière croisade (Steven Spielberg, 1989), il campe ensuite avec truculence et humour le père de l’archéologue incarné par Harrison Ford. Changeant totalement de registre, il est ensuite un officier russe dans le thriller subaquatique A la poursuite d’Octobre rouge (John McTiernan, 1990). Son charisme intact fera encore des miracles dans des films d’action mineurs, comme The Rock (Michael Bay, 1996) ou Haute Voltige (Jon Amiel, 1999), avant que Gus Van Sant ne lui offre son ultime grand rôle; il incarne dans A la rencontre de Forrester (2001) un écrivain solitaire prenant sous son aile un jeune Afro-Américain.

Il tourne finalement le dos au grand écran suite au dispensable La Ligue des gentlemen extraordinaires (2003), de Stephen Norrington. Il avait précédemment refusé le rôle de Gandalf, dans la trilogie du Seigneur des anneaux. Il avouera plus tard: «Je n’ai jamais compris. J’ai lu le livre. J’ai lu le scénario. J’ai vu le film. Je ne comprends toujours pas.» Là où tant d’acteurs pensent plan de carrière, Connery a toujours suivi son instinct d’Ecossais du peuple.