«Quand on cherche à décrire la chaîne qui nous lie aux arts et aux artistes les plus influents, il y a, pour la plupart d'entre nous, une image. Nous pourrions, par exemple, la décrire comme une goutte de miel, qui se détache lentement, comme dans un film au ralenti...» Ces mots sont ceux que l'acteur et cinéaste Sean Penn a choisis pour raconter son ami Bruce Springsteen dans le récent numéro du magazine Time consacré aux 100 personnalités les plus influentes de la planète.

«Une goutte de miel, qui se détache lentement, comme dans un film au ralenti...» Une goutte de miel qui enduit le monde et le nourrit. Il y a une sensibilité d'adolescent dans cette description qui se poursuit sur le même ton, traversée de «pensées timides», de «cœur qui bat toujours plus fort», de «conscience de soi» et d'admiration pour les anciens, les «chefs tribaux». Une part d'idéalisme romantique dont il est facile de se gausser: juste avant de rallier Cannes et la présidence du jury, Sean Penn a arpenté les Etats-Unis à bord d'un bus roulant au biocarburant, la «Dirty Hands Caravan», dans le but de sensibiliser les jeunes Américains à la politique. A quoi bon? A quoi bon ses nombreux coups d'éclats contre George Bush?

Pour croire encore et encore qu'une goutte de miel peut, comme dans un film au ralenti, adoucir la planète. Lorsque Sean Penn, beau comme un dieu, se présente devant la presse cinéma entassée, mercredi, dans la minuscule salle de conférences du Palais des festivals de Cannes, impossible de ne pas y penser: si, de tous les artistes engagés du monde, George Clooney est le bavard, Sean Penn est le manuel, l'ouvrier au long cours, celui qui n'a pas peur de se salir les mains. Dirty Hands.

Il sourit rarement sur les photos? Parce qu'il n'aime pas les paparazzi: même George Bush n'a pas réussi à le faire sortir de ses gonds autant qu'eux. Ils lui ont pourri la vie, tournoyant comme des vautours héliportés dès son mariage avec Madonna et il en a fait de la prison, en 1987, quand ses nerfs ont lâché. Manuel jusque dans les poings.

Son Cannes à lui consistera d'ailleurs aussi à emprunter toutes les portes dérobées, à user de toutes les ruses pour échapper à la vitrine: mardi déjà, il a gagné, aux points cette fois, renvoyant les chacals bredouilles. Les Indiens croyaient, et ceux qui ont été épargnés par le génocide américain croient encore, que l'âme devient prisonnière des photographies. Sean Penn doit le penser, forcément. S'il n'avait pas réalisé The Indian Runner, Crossing Guard, The Pledge et Into the Wild, tous films hantés d'animisme et de spiritualité des temps anciens, il aurait été conteur. Little big Penn aurait dansé avec les loups.

Beau comme un dieu, ou plutôt comme un fauve dans l'arène. Devant les journalistes cannois, entouré d'un jury qui, en un jour à peine, lui voue manifestement autant d'admiration que de déférence, Sean Penn, 47 ans, fait des grimaces d'animal traqué. Il s'explique: «C'est vrai que je ne suis pas à l'aise devant une telle audience. Cent journalistes, c'est trop pour moi.» Et il sourit, timidement, charmant, faux dur, charbon ardent, à vif, dans une armure de muscles.

Et de détermination, c'est vrai: pour la première fois dans l'histoire du festival, le président du jury a demandé à montrer un film. Cannes a donc créé une nouvelle section: La Séance du président du jury. Il s'agit d'un documentaire, The Third Wave d'Alison Thompson, qui raconte comment quatre volontaires inexpérimentés, échoués au Sri Lanka, ont fait davantage que les instances officielles après le tsunami. «C'est un film, dit Sean Penn, qui montre combien il est improbable que les tourments du monde soient un jour résolus par les politiciens... La politique ne devrait servir qu'à ça, aider les gens, et si je soutiens bel et bien la dynamique et l'espoir que représente Barack Obama aux Etats-Unis, j'espère qu'il comprendra, s'il décroche le mandat, qu'il lui faudra alors être un meilleur homme qu'il ne l'a jamais été.»

Cette sensibilité à fleur de peau a déjà fait de lui l'un des plus grands acteurs qui soient. Il suffit de revoir Carlito's Way de Brian de Palma ou Mystic River de Clint Eastwood: Sean Penn est habité. A une journaliste chinoise qui lui demande si son jugement des films de la compétition sera influencé par le tremblement de terre meurtrier qui vient de toucher la Chine, en particulier d'un film chinois tourné dans la même région, il répond: «Bien sûr. Mais ce tremblement de terre va influencer mon jugement sur tous les films. De même que la catastrophe qui vient de toucher la Birmanie. De même que tous les événements qui nous fragilisent et nous aiguisent, jour après jour. Je ne considère même pas que je sois ici pour une compétition. Parce que je ne sais que trop les sacrifices qu'il faut consentir pour appréhender le monde dans une histoire, la filmer et la transformer en œuvre d'art. Je ne veux pas profiter de cette présidence pour faire du mal aux films. J'espère plutôt aider ceux qui auront vraiment besoin de récompenses pour être vus dans le monde entier.» Ce qui exclut Clint Eastwood, en lice avec L'Echange et que Sean Penn a décrit comme l'une des seules légendes qui ne soit pas décevante dans la réalité? «Pas du tout! Et il serait tout aussi insultant de penser qu'il aura droit à un traitement de faveur parce que c'est un ami. Simplement, si Clint a signé un film génial, alors il méritera un putain de prix!»