Cinéma

Sebastián Lelio: «J’aime saisir la complexité des sentiments»

Le réalisateur évoque la fabrication d'«Une femme fantastique» et la question du transgenre

Comment s’est élaboré «Une femme fantastique»?

Mon film précédent, Gloria, a connu un succès inattendu. Il concluait de nombreuses années de recherches. J’ai eu l’impression de voir un vaste espace s’ouvrir devant moi. Avec mon coscénariste on travaillait autour d’une anecdote: que se passerait-il si la personne que vous aimez meurt entre vos bras, et que c’est le pire endroit du monde pour mourir, car vous êtes l’indésirable, l’exclu, l’innommable? Nous avons pensé que le personnage pourrait être une femme transgenre. Cela paraissait dangereux, provocateur, difficile… Comme je n’en connaissais aucune, je suis allé rencontrer des femmes transgenres à Santiago. On m’a recommandé Daniela Vega, chanteuse et actrice. Ça a été le déclencheur, car elle est fascinante. Notre scénario s’est nourri de son expérience.

Lire notre critique: «Une femme fantastique», la vie en rose et contre tous

Après Gloria, vous signez à nouveau une histoire d’amour qui s’écarte des clichés du cinéma romantique.

D’une certaine façon, l’entreprise hollywoodienne consiste à consolider un couple: ils surmontent les obstacles et finissent par vivre ensemble. Il y a des exceptions, comme Casablanca ou Sailor et Lula, et c’est là que Hollywood est bon. L’amour romantique est un des thèmes de Gloria et d’Une femme fantastique mais, défié, acculé, menacé, il n’atteint pas nécessairement la destination finale, soit une place définitive dans le bonheur. Mes personnages sont dans le flux de la vie. La fin de mes films balance entre la joie et la tristesse. J’aime saisir la complexité des sentiments.

Vidéo: la bande d'annonce du film

Le transgenre est quelque chose de très nouveau. Avons-nous les mots, les références ou les images pour l’exprimer?

C’est nouveau pour le monde occidental, mais cela a toujours existé. A travers Internet, cette réalité se dévoile. Elle ne relève pas de la perversion, elle est banale, même si elle ne concerne qu’une minorité de gens. Certaines cultures l’ont accepté et ont donné aux transgenres des rôles à jouer. Nous devons à présent faire notre propre éducation, trouver les mots et les concepts, car les choses n’existent pas avant qu’on ne les nomme. Sans être militant, mon film peut contribuer à nommer le transgenre, à le rendre visible.

Le rôle du chien est-il de montrer que les animaux sont plus humains que les être humains?

Le seul qui, dans l’entourage d’Orlando, n’ait pas de problème avec Marina, le seul qui ne la juge pas, c’est le chien. Il y a deux façons de considérer cette attitude. Une très pessimiste, selon laquelle l’homme est moins qu’un chien! L’autre optimiste: allons! Nous pouvons être comme des chiens, ou même meilleurs. Soyez cool, profitez de la complexité de la vie avec humilité et reconnaissance! Je sens que la société échoue dans cette démarche: de nos jours, tout ce qui est fragile est menacé. Nous sommes entrés dans une logique générale d’étiquetage. Les idées de murs, de ségrégation, de nationalisme vont de pair. Marina peut être le symptôme d’alternatives possibles. Nous devons apprendre à vivre tous ensemble si nous ne voulons pas aller à la destruction.

«Une femme fantastique» a une dimension symbolique ou onirique. Est-ce l’expression du fameux réalisme magique latino-américain?

Euh… Qui sait? Ce n’était pas mon intention. Ma génération a pris ses distances avec le réalisme magique. Il nous semble très folklorique. Il répondait à un besoin dans les années 70. Cela ne veut pas dire que le film n’a pas de dimension fantastique. Le «fantastique» du titre, c’est à la fois le compliment qu’on peut adresse à quelqu’un d’estimable, «Tu es fantastique!», et un sentiment d’irréalité laissé à l’appréciation du spectateur. Marina est une créature fantastique. Elle est forte, elle surmonte les difficultés. Pour d’autres, elle est folle et devrait être enfermée car elle n’a pas le droit de bousculer la vie des personnes décentes.

Quelle est la signification de la nuit noire que Marina découvre dans le casier d’Orlando au sauna?

Oh! Je l’ignore! C’est un vide. Que signifie le vide? Posez la question à Kubrick. Le vide le plus canonique et gigantesque jamais créé au cinéma est le monolithe de 2001, L’Odyssée de l’espace. Ce rectangle noir dans l’écran ne signifie que ce que l’on projette sur lui. D’une certaine façon, Marina est comme le monolithe: énigmatique, secrète, opaque… Elle est faite pour déclencher nos peurs et nos fantasmes. Lorsque les gens la définissent, ils ne révèlent rien d’elle, mais se révèlent eux-mêmes à travers leurs jugements. Il se passe la même chose avec le spectateur. Nous les regardons la juger, mais elle nous regarde en demandant «Qu’en pensez-vous?».

Est-ce qu’avec Pablo Larraín, le réalisateur de «No», «Neruda» et «Jackie», qui produit votre film, vous incarnez un renouveau du cinéma chilien?

Je ne sais pas. Vu de l’extérieur, ça peut y ressembler. Pablo et moi sommes amis depuis des années. Nous avons débuté ensemble. Nous étions très naïfs, nous ne savions rien des festivals ou de la distribution. Nous voulions juste faire des films. Alors oui, nous appartenons à une génération qui a commencé à tourner après que la dictature a détruit le cinéma chilien. C’est peut-être un renouveau. Ou alors juste une série de films…

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