Cinéma

«Sebastião Salgado est un conteur»

Wim Wenders consacre «Le Sel de la terre» à la vie et l’œuvre du grand photographe brésilien. Un extraordinaire voyage au bout du noir et blanc, de la folie et de la beauté

«Sebastião Salgado est un conteur»

Wim Wenders consacre «Le Sel de la terre» à la vie et l’œuvre du grand photographe brésilien. Un extraordinaire voyage au bout du noir et blanc, de la folie et de la beauté

Le 21 mai 1984, Wim Wenders remportait la Palme d’or avec Paris, Texas. Trente ans plus tard, jour pour jour et toujours à Cannes, le réalisateur allemand a présenté Le Sel de la terre, un documentaire consacré à Sebastião Salgado, et coréalisé avec le fils du fameux photographe, Juliano - sur les écrans dès mercredi

Né en 1944, dans l’Etat du Minas Gerais, au Brésil, Sebastião Salgado commence par étudier l’économie. Il se met à la photographie en 1973. Il a visité plus de cent pays dont il a ramené des images qui ont changé notre vision du monde, à commencer par ses reportages sur les mines d’or à ciel ouvert du Brésil, ces gouffres que grattent des milliers de fourmis humaines.

Il a témoigné de la théologie de la libération en Amérique latine, de la famine en Ethiopie, des guerres en Yougoslavie et au Rwanda. Ressorti «l’âme malade» de ces gouffres, il s’est soigné en restaurant une partie de la forêt atlantique du Brésil et avec Genesis, son dernier travail, consacré à des paysages vierges, des animaux, des sociétés traditionnelles pour croire encore à la beauté de la terre.

Devant la caméra de Wim Wenders, Sebastião Salgado raconte sa vie, ses convictions et commente ses travaux. Le film a reçu une standing ovation proportionnelle à la popularité du photographe. Sur la Plage du Majestic, Wim Wenders reçoit la presse.

Samedi Culturel: Qu’avez-vous ressenti lors de la première du «Sel de la terre»?

Wim Wenders: J’étais assis entre Giuliano (le coréalisateur du film, ndlr) et un des producteurs. Il n’y a jamais eu trois gars plus nerveux réunis. Je me disais «Pourquoi ai-je coupé à ce moment?», «Il y a trop de musique», etc. En plus je ne supporte pas d’entendre ma voix. J’ai perdu dix kilos… Et puis, alors que nous avions perdu tout espoir, les spectateurs ont aimé!

Vous aviez ressenti les mêmes angoisses il y a trente ans avec «Paris, Texas»?

C’était différent. Parce que je venais avec une histoire dont j’étais sûr qu’elle touchait quelque chose de spécial. Je savais que nous allions toucher beaucoup de gens. Je ne l’avais dit à personne, mais je le savais.

Comment avez-vous rencontré Sebastião Salgado?

Je connaissais son travail depuis près de vingt-cinq ans. J’avais acheté deux de ses tirages, qui sont toujours accrochés au-dessus de mon bureau. Je suis un admirateur inconditionnel. J’avais vainement essayé de le rencontrer au Brésil et j’ai fini par le voir à Paris. Il habite près du canal Saint-Martin, juste à côté de l’endroit où je vivais…

Eprouvez-vous une sorte de timidité à son égard, vous qui êtes photographe?

Non, car je suis un photographe paysagiste. Sebastião vient d’une perspective totalement différente. Je suis arrivé à la photographie par la peinture. Même mes films s’en ressentent, car j’ai toujours désiré être peintre. Sebastião, lui, vient de l’économie. Il comprend les réalités économique, sociale, politique…

Comment l’idée de consacrer un film à Sebastião Salgado vous est-elle venue?

De façon très spontanée. Il m’a demandé si je pensais que ses photos avaient une possibilité d’être vues à l’écran. Je lui ai dit que j’en étais sûr, mais qu’elles ne feraient sens que si elles s’accompagnaient de leur histoire. Sur ce, j’ai découvert que Giuliano Salgado travaillait à un portrait de son père. Mais il n’osait pas lui demander de parler de ses photos – il n’était pas la bonne personne pour ça. Il pouvait juste lui demander «Pourquoi ai-je grandi sans te voir?», des histoires de famille… Alors nous avons rassemblé les reportages de Giuliano et les images de Sebastião.

Quel dispositif avez-vous mis au point pour montrer les photos et le regard de Salgado?

Nous avons inventé le téléprompteur à images. Face à la caméra, Sebastião regarde la photo comme un homme politique lit le texte de son discours sur un téléprompteur. Je suis à côté de la caméra pour lui poser des questions, mais il ne me voit pas: il ne voit que la photo dont il parle. Et le spectateur voit le regard qu’il pose sur la photo.

Pourquoi Salgado travaille-t-il exclusivement en noir et blanc?

A ses débuts, certains grands magazines lui ont parfois demandé de la couleur. Mais il s’est très vite rendu compte que la couleur ne le satisfaisait pas. Le noir et blanc lui permettait d’approcher au plus près l’âme des gens et l’essence des histoires qu’il voulait raconter. Il n’a pas touché à la couleur depuis des années. Il n’en a plus envie. Sa palette noir et blanc est si riche qu’il est dur d’imaginer une photo couleurs avec autant de nuances. Son cerveau est en noir et blanc… (Rires.)

Techniquement, comment avez-vous fait pour garantir à l’écran la qualité exceptionnelle des tirages papier?

Il n’y a pas de truc. Nous avons simplement collaboré avec le laboratoire qui travaille pour Salgado. Ce sont les vrais maîtres du noir et blanc sur cette planète, personne ne leur arrive à la cheville. Nous avons passé des semaines à travailler les contrastes de chaque zone de chaque photo.

Après «Pina», vous proposez un nouveau documentaire avec «Le Sel de la terre» . La fiction, c’est fini?

Comme réalisateur, c’est un grand privilège de pouvoir alterner la fiction et le documentaire. Il y a un million de façons de faire des films et mon pire cauchemar, c’est de me répéter. Donc je fais les deux. Ceci dit, pendant dix ans, de 1971 à 1981, j’ai fait un film de fiction par année – le seul qui tienne toujours ce rythme, c’est Woody Allen, et je ne sais pas comme il fait (rires)… Autrefois, nous prenions une semaine pour la postsynchronisation, deux mois pour le montage, c’était normal. Aujourd’hui, le financement, la postproduction, tout est devenu plus compliqué. Faire un film de fiction demande quatre ou cinq ans. Par chance, un documentaire prend moins de temps…

Dans «Pina», vous travailliez sur la danse qui est mouvement. Dans «Le Sel de la terre»sur la photographie, qui arrête le mouvement. L’approche diffère-t-elle?

(Long silence.) C’est un malentendu très répandu de croire que la photographie arrête le mouvement. Parce que les photos ont une histoire, un arrière-plan, un devenir. Surtout chez Salgado. Elles sont l’œuvre d’un conteur. Lorsqu’il aborde un sujet, comme Hands ou Exodus, il lui consacre des centaines de photos. Il s’immerge complètement durant des mois. C’est un processus narratif et émotionnel. Son identification avec les gens qu’il photographie est très forte. Je ne peux donc pas dire que le tournage et le montage de Pina aient été plus ou moins intenses que ceux du Sel de la terre. Les images de Salgado sont immobiles. Mais on ne les voit pas de la même façon d’un jour à l’autre. Elles se définissent par leur contexte. Certaines photos que je pensais connaître parfaitement m’apparaissaient différentes. Elles relèvent d’un processus narratif. Salgado est un photographe très cinématographique.

De nos jours, tout le monde se balade avec un appareil photo. Voyez-vous ça comme un enrichissement ou une banalisation de l’image?

D’un côté, c’est un processus démocratique permettant à des créateurs d’émerger; de l’autre, c’est une mode. Je pense que trop de gens font trop de photos en même temps et du même genre, Il y a vingt ans, seuls les photographes prenaient des photos. Il y a deux ans, personne ne savait ce qu’est un «selfie»…

Aujourd’hui, Sebastião Salgado plante des arbres. Arrive-t-il un moment où l’art ne suffit plus?

Oui. Oui… Ces arbres lui ont sauvé la vie. Comme photographe social, Sebastião était fini. Il avait vu les hommes se comporter comme des animaux. Il ne pouvait plus continuer. Il s’est retiré sur les terres de son père et a découvert que plus rien n’y poussait. Les oiseaux avaient disparu, il n’y avait même plus d’herbe pour les vaches… C’était mort. Sa femme lui a proposé de planter des arbres pour faire revivre le domaine. Ils se sont ancrés dans cette terre, et cela a changé leurs vies. Sinon, il serait tombé dans un trou terrible. Il serait peut-être mort aujourd’hui. Il était arrivé à un point où il avait perdu toute confiance en l’humanité.

Et vous, avez-vous perdu confiance?

Non.

Certains se battent pour devenir riches, d’autres vivent en harmonie avec la nature. Ils appartiennent tous au genre humain…

Je pense que l’idée de la richesse a mis du temps à être adoptée. Elle n’est pas née avec l’espèce humaine. Il y a plein de bonnes et de mauvaises raisons de vouloir devenir riche – au Brésil, c’est lié aux énormes clivages sociaux. Autrefois, j’ai vécu en Australie parmi les Aborigènes. Alors je sais que le plus grand soulagement est de ne rien posséder. Moi qui suis un collectionneur compulsif, je sais que tout abandonner serait un soulagement – en théorie…

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Wim Wenders

«Sa palette noir et blanc est si riche qu’il est dur d’imaginer une photo couleur avec autant de nuances»
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