Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Sébastien Meier: «Patti Smith est celle qui répond à une question fondamentale: que faire de soi? Changer le monde. Rien de moins.»
© Frassetto

MENTOR 

Sébastien Meier: «Patti Smith, moi, je la crois»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Sébastien Meier a choisi Patti Smith

Je ne sais plus comment je l’ai rencontrée. Quelque part à 19 ou 20 ans. J’ai commencé par le début, avec son premier album, Horses, et sa mythique version de «Gloria», en partie empruntée à Van Morrison. L’écoute fut difficile, c’était comme une perceuse qu’on m’aurait fourrée contre la tempe. Je sentais qu’il y avait quelque chose à comprendre derrière cette voix si puissante et si fragile, mais ça ne passait pas. Il a fallu attendre de tomber sur ses premiers enregistrements live pour percuter. Là, toute la furie punk des seventies ressurgissait, les larsens fusaient, c’était sale, brut, franc, ça me parlait.

Puis ce fut Gone Again, Peace and Noise, Gung Ho, ce furent les concerts, le premier à la Rote Fabrik de Zurich – en 2008, je crois. Arrivé beaucoup trop tôt, je me baignais dans le lac alors qu’elle faisait son sound check. Je goûtais à un plaisir inédit et simple, sortais des absurdes vérités étriquées de mon éducation pour entrevoir, timidement encore, ce qu’une artiste new-yorkaise underground disait de l’existence.

Lire aussi: Quand Patti Smith était enfant…

Je suis allé vérifier à Genève, Barcelone, Pully; j’allais la voir comme j’aurais été à la messe, et communiais de tout mon être, en la remerciant de m’avoir révolutionné. Parce qu’elle avait vieilli, souffert, perdu des êtres chers, elle avait beau être devenue presque mainstream et chanter dans de jolies salles dorées, elle, Patti, éructait toujours avec autant de sincérité et de violence poétique. A chaque concert, elle était vraie, et ce mot n’était pas vain. Je restais bouche bée d’admiration. Patti Smith est la déesse-mère de mon futur.

Au moment où j’entendais «Free Money» pour la première fois, j’ignorais ce que mon devenir-écrivain signifiait. Je craignais d’avoir à bêler mon chapelet de citations savantes au cours d’interminables mondanités – celles où l’on porte son hypocrisie en collier en attendant que l’argent y accroche une laisse. J’avais, face à moi, des ex-révoltés et révoltées désabusées qui croupissaient dans un confort matériel suffisant et, autour, de jeunes cyniques qui voyaient en la démocratisation de la cocaïne l’occasion d’avoir du talent.

Lire aussi: Patti Smith ouvre les portes de son jardin mental

Je me demandais ce que ça voulait dire, réussir son art, réussir sa vie. La marraine du punk a débarqué, elle a vociféré ses convictions inébranlables et la preuve était faite: il est possible de négocier avec le système sans se renier. Elle est un phare, celle qui m’apprend et me réapprend sans cesse qu’un devenir-artiste est fait de générosité. Et pas seulement dans les mots. Elle est celle qui répond à une question fondamentale: que faire de soi? Changer le monde. Rien de moins. Elle, elle va sur scène lutter contre Bush (et désormais Trump) avant de lire un poème de Baudelaire, et ce n’est pas une arnaque, pas de la com. C’est simplement parce qu’elle a du courage.

Dans Dream of Life, le documentaire que lui a consacré Steven Sebring en 2008, elle admire la collection de vaches en porcelaine de sa mère et va sur des tombes avec la légèreté d’une enfant – qui songerait à cet instant qu’elle a survécu à la mort de ceux qu’elle a aimés, qu’elle a vu le New York gay décimé par le sida et les idéaux de sa génération se faire laminer par le conformisme néolibéral?

Lire aussi: Patti Smith, retour en furie

Lorsque le doute me submerge, lorsque je me sens gagné par un esprit boutiquier qui calcule ses efforts et demande des comptes, lorsque je redeviens l’escroc narcissique qu’il faut bien vaincre, je relis Just Kids et M Train, et Patti, à chaque fois, me sauve la vie. Avec presque rien: de la poussière et de l’intégrité. Dans M Train, elle boit du café en essayant d’accepter la présence des morts, prêtresse humblement connectée à tout ce qui nous dépasse.

En écrivant ce texte, j’écoute pour la première fois son concert au festival des Vieilles Charrues, en 2004. Les frissons me parcourent l’échine, et j’ai envie de pleurer de gratitude. Je pensais n’avoir que deux choix: le pédant vaincu ou l’écorché mort. Je ne me souviens pas d’une seule phrase de son œuvre qui infirme cette binarité; Patti n’a rien à m’enseigner, elle se contente d’embrasser mon front avec bienveillance, de sourire derrière son immense crinière de cheveux blancs, et lorsqu’elle répète peace, peace, peace, alors moi, je la crois.


Sébastien Meier

Sébastien Meier est l’auteur d’une trilogie de thrillers situés à Lausanne, où un inspecteur déchu enquête dans l’univers opaque des société-écrans sur le négoce des matières et les compromissions d’un père avocat, figure de la haute société vaudoise.


Profil

1988: Naissance à Morges.

2010: Fonde les Editions Paulette.

2014: «Les Ombres du métis» (Zoé), Prix Lilau du polar.

2016: «Le Nom du père».

2017: «L’Ordre des choses».

Dossier
Un auteur, un mentor

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps