C’est lui qui appelle. Ton courtois, vouvoiement obligé et timbre aux accents guindés, Sébastien Tellier s’inquiète d’abord des conditions de notre semi-confinement «au bord du Léman». On connaît l’énergumène: s’il vous interroge, c’est pour mieux parler de lui finalement. «Moi, ça va, promet l’excentrique. Je ne vis pas dans une chambre de bonne et n’ai pas de voisin cinglé qui fait aboyer son chien toute la journée. Mon home, c’est plutôt un îlot de paix dans un océan de fous.» Il s’y occupe de son fils, y fait les lits et passe «plus de temps à quatre pattes à nettoyer avec une éponge que debout avec une guitare». A le croire, les enchantements du foyer l’ont libéré. Le Parisien leur adresse un joli disque «domestiqué».

Depuis le temps qu’on suit Tellier, on a appris à ignorer ses promesses. Elles ne l’engagent jamais. D’abord apparu au prétexte d’un beau disque triste (L’Incroyable vérité, 2001) publié sur le label du duo Air, ce rejeton de la bourgeoisie intello francilienne a ensuite fait sa spécialité d’albums-concepts brumeux. Ici prétendument «engagé» (Politics, 2004), là lançant une OPA torride sur la variété (Sexuality, 2008) ou ailleurs encore lassant son monde lors d’un délire mystique raté (My God is Blue, 2012): à vouloir continûment briller, l’ambitieux avait fini par ennuyer. «Durant ces années, j’étais un loup solitaire, admet-il. Je croyais que le bonheur, c’était jouir de sa liberté. J’y allais à fond. La vie de famille m’a appris que le bien-être, c’est plutôt comme les œufs de Pâques. On sait qu’il existe sans savoir où il se cache. Est-ce derrière le gros rocher? Eh bien non: c’est derrière la petite patate! La vie domestique, les câlins de mon fils, le plaisir d’un sol nickel: là j’ai trouvé mon équilibre.»

Les choses les plus bêtes

A l’entendre, cette révélation valait bien un disque. Ce Domesticated où l’hirsute ultra-snob, intime de Daft Punk et de Christophe, copain avec Phoenix ou Dita Von Teese, s’autorise le grand projet que L’Aventura (2014) avait tâché d’approcher: tendre vers plus de simplicité. «Je crois que l’homme a besoin d’obligations et d’effort pour se sentir accompli», philosophe «Seb» Tellier, fin connaisseur de Nietzsche à ce qu’il paraît, et dont le sixième album évoque «les nuits passées à nettoyer les biberons et les taches sur le parquet».

Interview secrète: Sébastien Tellier, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

Le sublime et le minable, l’humour et l’embuscade, la franchise et la triche: Sébastien Tellier avance fidèle à lui-même dans Domesticated, jamais franc, ni tout à fait courageux ou déterminé. De la ballade auto-tunée A Ballet – dont le clip présente une chorégraphie de gants ménagers – à l’électro-funk rétrofuturiste Atomic Smile, les contraires ici se disputent, comme à l’habitude. Faut-il alors y voir une peur bleue du choix, une indécision maladive, un je-m’en-foutisme compulsif hissé à tort par d’autres au rang de beau geste? On demande poliment. «J’aime couvrir tous les spectres, répond l’intéressé, rendu soudain distant: les choses les plus bêtes comme les plus intelligentes. N’être que minable ou hanté par la perfection, ce n’est pas intéressant. Je préfère être pleinement les deux à la fois.» Seulement, on peut bien être ce doux-dingue cultivé et réputé doué, rien ne dit qu’en solitaire on parviendrait à équilibrer ses «petits travers», comme les nomme élégamment Tellier. En vrai, durant ses deux décennies de carrière, il n’a qu’occasionnellement essayé, préférant comme aujourd’hui être solidement entouré.

Varnish la fraîcheur

Et question casting royal, ça se bouscule sur ce Domesticated où pigent notamment le producteur électro anglais Jam City, le mixeur Nikola Feve (PNL, Damso, etc.) ou encore, heureuse surprise, le Genevois Varnish La Piscine. «Lui, c’est la fraîcheur, s’emballe cette fois Sébastien. Un talent immense qui nous tombe droit du ciel. Varnish est extrêmement intelligent et possède un sens de la musique que je jalouse, car il rend tout ce qu’il touche électrique, bouillonnant, absolument explosif.» Le prodige suisse collabore avec feu Philippe Zdar sur Venezia, sommet d’un disque synthétique en huit étapes où les Beach Boys semblent chercher des noises à un Kraftwerk sous pilules.

Tellier s’y amuse en Peter Pan, nage lunettes noires sur le nez dans des salines phosphorescentes et y baisse enfin la garde, rompant avec l’incongru qu’il était douze ans plus tôt lors de sa participation ridicule à l’édition 2008 de l’Eurovision. «Je regarde la dernière décennie comme une sorte de long chemin de croix, reconnaît-il. Une suite ininterrompue de showbiz, de boîtes de nuit et de ceviches commandés, blasé, dans des restaurants du bout du monde. Sans le comprendre encore, je cherchais le lâcher-prise, l’évidence, une certaine sérénité. C’est un lieu difficile à atteindre. Je crois que c’est à travers ma propre domestication que j’y suis parvenu. Enfin, il me semble.» Placé en final de son disque, Won, adorable élégie martienne, célèbre sa victoire au poing sur le «sauvage d’autrefois».


Sébastien Tellier, «Domesticated» (Record Makers/Irascible Music, 2020).