Portrait

Sébastien Wolf, l’oiseleur à six cordes, a forgé sa liberté en musique

Chaux-de-Fonnier par son père, Brésilien par sa mère, le musicien forge sa liberté au sein du groupe Feu! Chatterton. Un physicien de haut vol et un guitariste au romantisme océanique

Guillaume Apollinaire devait avoir ce charme débonnaire dans le Paris de 1910. Sébastien Wolf, 31 ans, vient de pousser la porte de Chez Jeannette, bistrot où le passé se compose un visage aguicheur, de miroirs en colonnes de théâtre. Le guitariste de Feu! Chatterton porte une veste d’aventure, cuir de bourrasque, celle des pilotes d’antan, Saint-Exupéry, tiens. Son regard bleu de Prusse vous a repéré, sur votre banc.

Pourquoi pense-t-on à Apollinaire, le poète du pont des brumes et des colchiques? C’est que ce jour-là, à midi, Sébastien Wolf avait un côté extérieur nuit. Une douceur d’insomnie, une intelligence aux aguets, une élégance froissée de danseur de bossa-nova.

Il vient de traverser une partie de la France en bordure de nuit, dans un bus à couchettes, blotti dans le cahot des songes, après un concert à Vannes, le centième depuis mars 2018. Il est passé en coup de vent chez lui, a embrassé sa compagne, comédienne, et leur petit Oscar, 1 an à peine. Et le voici Chez Jeannette.

Géographie amoureuse

Il commande un verre de chablis. On fait de même et on se dit qu’il aime ça, ces stations debout sur des scènes où tout tangue, où l’heure est bleue, la foule des fans maritime et chaude. Depuis 2011, Feu! Chatterton invente un archipel, incantatoire à la mode du rock, flambant comme le rhum, racé comme le vol du milan à l’aube.

Ecouter Feu! Chatterton, c’est être captif d’une carte du Tendre, une géographie fumeuse, redessinée sans cesse par le chanteur Arthur Teboul, le batteur Raphaël de Pressigny, le bassiste Antoine Wilson, les guitaristes Clément Doumic et Sébastien, bien sûr. Car ces cinq-là, si différents, cultivent un même culte de la beauté, une même impatience d’être ravis par surprise, une même volonté de se soustraire à l’accélération du temps grâce à la musique, cette bulle sensorielle, comme il dit.

A Paléo, en 2015: Portrait de cinq garçons dans le vent

Dandy, ce quintette? Oui. Mais cette distinction ressemble à Sébastien Wolf, elle est sans dédain, elle rassemble, elle dilate les apories d’une génération qui s’est longtemps crue pressée et qui ne jure aujourd’hui que par les vertus de la lenteur et de la décroissance. Tout ça coule de la bouche de l’artiste.

Dans le chablis de Chez Jeannette, la vérité de l’instant. C’est dans ce quartier où règnent la guinguette et l’épicerie fine que tout a commencé. Clément et Sébastien se sont connus au Lycée Louis-le Grand, l’un des plus cotés de Paris. Ils avaient 15 ans et ils partaient en vacances en Espagne, avec une guitare qui était l’assurance de devenir un peu Gilberto Gil à la tombée du jour. Ils avaient 15 ans et ils composaient des fredaines où passait l’ombre de Nerval. Sans imaginer que… En imaginant quand même…

Et le mirage a tenu sa promesse. Un jour de 2014, après deux ans de tournées de bar en bar, ils se sont retrouvés avec Arthur, Antoine et Raphaël à enregistrer un premier disque, dans un studio, tout près de Chez Jeannette: Ici le jour (a tout enseveli).

Vous regardez Sébastien. Pas tout à fait Apollinaire, pour la figure. Plutôt pirate des Caraïbes. Il est traversé par des courants qui forment son trésor. Une source à La Chaux-de-Fonds, par son père, Laurent Wolf, journaliste et critique d’art marquant au Temps naguère, sociologue et peintre. Une autre est à Rio de Janeiro, c’est le don de la mère, Leila, architecte qui a traversé l’océan pour aller écouter les cours de Michel Foucault et qui exerce aujourd’hui comme psychanalyste.

Dans sa chambre d’ado, se souvient Sébastien, il y avait un poster du groupe Radiohead, une raquette de badminton, une bibliothèque fournie d’où se détachaient déjà Les chants de Maldoror de cet incendiaire d’Isidore Ducasse, dit le comte de Lautréamont, un microscope et une guitare offerte par une amie de Leila.

Des équations avant le concert

«Je dois à ma mère la musique, la bossa-nova en particulier, le sens de la liberté et une folie qu’elle a importée de son Rio natal. A mon père, je dois la passion de l’art, des après-midi à comparer des interprétations des Variations Diabelli. Je lui dois aussi une rigueur de pensée. Nous étions très libres, mon frère et moi, mais nous devions être capables d’analyser ce que nous faisions et regardions, les émissions de télé par exemple.»

Forger sa liberté. Et la mériter. Sébastien est avide de lumières, en hypokhâgne et en khâgne, à l’Ecole normale supérieure ensuite, une référence. Il cumule un master en anthropologie et bientôt une thèse en physique. Aujourd’hui, il poursuit la recherche dans un labo universitaire.

«L’après-midi, avant un concert, je fais de la physique dans ma chambre d’hôtel et j’oublie l’échéance du soir. C’est ma façon de me préparer, d’être complètement détendu et frais au moment d’entrer en scène.» La musique d’un côté, la fraction de l’équation, de l’autre: deux façons abstraites de saisir le monde, sourit-il.

Sur le pont du large, quand des milliers d’admirateurs fugueurs ont l’impression de prendre la mer avec Arthur, Sébastien a des élans et des bonds dignes d’un djinn. Une élégie intérieure, une vanne qui s’ouvre et une offrande. Dans le deuxième album de Feu! Chatterton, L’oiseleur, le groupe met en musique Zone libre, poème d’Aragon, où l’auteur du Crève-Cœur évoque sa résistance aux nazis, le chagrin de voir son pays martyrisé.

Le titre du poème vaut comme carte d’identité, comme cap aussi: Chez Jeannette, il est toujours midi, Sébastien l’oiseleur ne plane pas, il vole en toute intelligence.


Profil

1987 Naissance à Paris.

2002 Rencontre au Lycée Louis-le-Grand Clément Doumic et Arthur Teboul.

2015 Sortie d'«Ici le jour (a tout enseveli)», premier album de Feu! Chatterton.

2018 Naissance le 6 avril de son fils, Oscar.


 

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