U ne lumière matinale d’hiver éclaire l’atelier de conservation-restauration du Musée d’art et d’histoire de Genève. Elle glisse à la surface de grands panneaux peints qui sont installés, l’un à la verticale, l’autre à l’horizontale. Il y a d’innombrables photographies de travail épinglées sur des présentoirs. Des instruments pour scruter la surface. De petites tables de service où sont disposés les outils des restaurateurs. Et la tranquillité. La clarté, un sentiment de proximité surprenant pour qui entre ici pour la première fois. Car c’est d’abord l’émotion. Il y a là l’un des chefs-d’œuvre de la peinture européenne, l’un des plus grands trésors des musées suisses, le retable qu’a peint Konrad Witz en 1444 pour la cathédrale de Genève ( lire le Samedi Culturel du 19.11.2011 ).

Elles sont trois, chacune chargée d’un des panneaux. Helena ­Pinheiro de Melo s’occupe de l’Adoration des Mages. Marine Perrin de la Délivrance de saint Pierre. Mirella Garbicz-Bretonnière de La Pêche miraculeuse, qui a assuré la célébrité mondiale de ce tableau car il s’agit du premier paysage réaliste de l’histoire de l’art en Occident. A l’époque, les paysages de la peinture étaient des compositions imaginaires dont on n’a pas retrouvé l’origine. La Pêche miraculeuse représente le Christ, saint Pierre et les pêcheurs dans un cadre aisément reconnaissable, le lac Léman et sa rive sud, avec la campagne de Savoie et au loin le Môle puis la chaîne du Mont-Blanc. Le restaurateur en chef du musée s’occupe du quatrième panneau, Présentation du cardinal de Metz à la Vierge; il n’est pas là ce matin.

Le retable a quitté les salles du musée l’été dernier. Il a été étudié, scruté par réflectographie, photographié à l’infrarouge, observé dans les moindres détails. C’est un tableau qui a traversé plus de six siècles et qui a connu pas mal d’aventures. Konrad Witz le peint quand l’Eglise est traversée par une crise d’autorité. En août 1535, lors du triomphe de la Réforme à Genève, il est attaqué et endommagé par des iconoclastes. Puis sauvé, peut-être à cause du paysage genevois. Et restauré plusieurs fois. D’abord dès le XVIIe siècle. Puis en 1835. Enfin en 1917, par Fred Bentz, un peintre-restaurateur qui travaille à Bâle. Des interventions qui l’ont parfois modifié, car on n’hésitait pas, autrefois, à remplacer les surfaces endommagées par des repeints d’interprétation. Ce temps est révolu.

«La vision la plus répandue est que le restaurateur rénove les œuvres d’art, explique Mirella Garbicz-Bretonnière. Or il n’est pas là pour les changer. Il est là pour révéler ce qui était caché par le vieillissement et par les restaurations anciennes, mais aussi pour respecter son histoire. Ces interventions historiques, celle des iconoclastes mais aussi celle de Fred Bentz, s’identifient aujourd’hui avec le retable. Elles en font partie.» Que faut-il garder? Que faut-il enlever? Et comment rétablir la continuité de la surface là où elle a été altérée par le temps ou par les interventions humaines?

Marine Perrin montre un dessin qui apparaît dans les couches inférieures du ciel de la Délivrance de saint Pierre, l’esquisse d’une tour entre les toits qui sont en arrière-plan. «Il s’agit d’un dessin préparatoire. Konrad Witz ne l’a pas intégré à la version finale et l’a recouvert par son ciel. Avec le temps, les matériaux sont devenus plus transparents et, avant le XIXe siècle, quelqu’un a vu cette esquisse et a décidé de la dégager.» «Nous n’allons pas repeindre un nouveau ciel et imaginer ce qu’il était en 1444, ajoute Helena Pinheiro de Melo, nous allons intervenir en retouchant les lacunes.» «Nous allons simplement faire en sorte que le spectateur ne soit pas attiré par cet élément qui crée une forme, une confusion. Nous allons essayer de calmer cette forme», conclut Mirella Garbicz-Bretonnière.

Calmer, le mot décrit ce qu’est une restauration moderne. Ne pas agresser l’œuvre par des actions intempestives, Faciliter la vision ­globale de celui qui contemple le tableau. Trouver l’équilibre. C’est simple quand une surface régulière a été endommagée par le vieillissement, un mur par exemple, dont d’autres éléments sont restés en bon état. «Dans ce cas, nous appliquons un mastic pour reconstituer la surface, dit Marine Perrin. Puis nous réalisons une réintégration mimétique, illusionniste, de manière à ce que la lacune devienne invisible. Ce genre de lacune n’a rien d’historique, il n’y a donc aucun intérêt à ce qu’elle reste visible.»

L’un des problèmes les plus complexes posés par la restauration du retable provient des griffures et des lacérations intervenues sur les visages de la Vierge, du Christ et des saints en 1535, ces visages interprétés et repeints par Fred Bentz en 1917 dans un style qui révèle la vision de l’art que l’on avait à son époque. Grâce aux analyses techniques, on a découvert que Bentz avait débordé du dessin initial, mais comme il ne reste pratiquement rien de ce dernier car la couche inférieure a été attaquée, il est impossible de reconstituer l’état d’origine. «Les griffures font désormais partie de l’œuvre, dit Helena Pinheiro de Melo. Nous n’allons pas mettre du mastic pour les supprimer entièrement. Un spectateur attentif pourra les voir mais sans que cela gêne la vision d’ensemble. L’histoire est donc respectée.»

Il y a pourtant des surprises qui apparaissent au cours du travail. Pour les visages de l’Enfant dans l’Adoration des Mages et dans la Présentation du cardinal de Metz à la Vierge. En dégageant les repeints de Fred Bentz, les restaurateurs ont découvert qu’il restait en dessous suffisamment de matière pour pousser l’intervention. Helena Pinheiro de Melo montre le visage du Christ de l’Adoration «Ici, tous les repeints ont été enlevés parce qu’il y a beaucoup de l’original. Nous avons récupéré la bouche, le pourtour du crâne. Nous nous sommes aperçus qu’il était presque chauve alors que Bentz avait mis des cheveux. Je travaille à partir de ces restes, mais aussi à partir du Saint Christophe de Witz, qui est au Kunstmuseum de Bâle, dont l’Enfant est en bon état et de la main du peintre. Et enfin avec celui de la Présentation qui a été dégagé et qui montre aussi un Enfant sans cheveux. Mais nous conserverons sous la réintégration les yeux peints par Bentz car nous pensons qu’il n’y a rien dessous. J’ai mis un mastic très léger en surface de telle façon qu’il soit possible de revenir éventuellement un jour à l’état de 1917 qui sera protégé par le mastic.»

«Si l’œuvre est éternelle, espérons-le, notre travail ne l’est pas. Nous pensons aux restaurateurs qui travailleront après nous, dans des dizaines d’années, dans un siècle ou plus, dit Marine Perrin. Nous reprenons les mêmes pigments colorés que Konrad Witz, mais pas les mêmes liants. Nous n’utilisons ni l’huile, ni la caséine qui durcissent et polymérisent avec le temps. Nous utilisons les matériaux les plus réversibles possibles.» «Et les plus stables dans l’état des recherches actuelles, dit encore Helena Pinheiro de Melo. Si nos vernis vont aussi jaunir et s’oxyder, ils doivent être solubles et seront plus faciles à enlever.»

Restaurer un retable vieux de six siècles, c’est donc penser aux siècles passés tout en pensant à l’avenir. C’est aussi suivre ce qu’à fait le peintre, ses coups de pinceau, ses lignes, ses couleurs, entrer en relation avec une personne. «On lui parle. Vraiment, dit Helena Pinheiro de Melo en riant. Je lui demande: est-ce que c’est bien, est-ce que tu crois que ça va aller?» Et Marine Perrin: «Il y a une grande intimité, la mémoire de l’œuvre est impressionnante. J’imagine Konrad Witz comme quelqu’un de très audacieux, qui avait une grande connaissance des matériaux et une grande technique qu’il mettait au service de son originalité.»

«Oui, on découvre sa technique, les moyens qu’il utilise sciemment, on est un peu dans sa tête, sans supercherie, ajoute Mirella Garbicz-Bretonnière. Je le vois comme une personne assez détendue, très libre. Ses dessins sous-jacents sont libres, il change de forme. Ses petits personnages dans le paysage sont sympathiques et drôles. Il est libre dans son geste et dans sa composition. Pour représenter ainsi son sujet, je sens qu’il avait une forme de joie de vivre .»

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