exploration

Le secret est une forme de communication

Le Musée d’ethnographie de Neuchâtel se déploie dans la ville entière. Le thème, «Secrets», impose de la réserve, de la réticence et de la discrétion. Alors chut!

Dans les anfractuosités de la ville, des hommes et des femmes ont enfoui des secrets. Comme tous les secrets, ces secrets-ci ont quelque chose d’irrésistible et d’essentiel. A la différence d’autres secrets, ces secrets-ci renferment une information non pas sur une personne ou un événement (qui est Banksy, comment est mort Ben Laden, Jésus a-t-il eu des enfants?), mais sur le secret lui-même: ils disent, si on veut, quelle est la nature secrète du secret. Tel est le cœur de l’exposition Secrets du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN), accrochée dès le dimanche 17 mai non pas dans le musée, mais dans la ville: ses bâtiments, ses passages, ses édicules, ses souterrains. Raison pratique, s’il en fallait une: des travaux prévus dans la «black box» utilisée habituellement pour les expositions temporaires. Tant mieux, car le thème et sa mise en espace, jusqu’aux confins urbains, trouvent dans cette dissémination élusive un accord idéal.

Les enfouisseurs de secrets ont mis au point un code, qu’il faudra déverrouiller. Cartes, indices, balises, machines à composter, technologies d’espions et de conspirateurs: le tout s’emboîte et se décrypte pour amener le visiteur jusqu’à un lieu final, où la synthèse de la visite s’opère et où les traces récoltées au fil du parcours s’assemblent en un sens accompli. Le parcours démarre au musée ou à l’Office du tourisme, lieux voués en principe à la visibilité plus qu’à la cachotterie. Muni de son jeu de cartes, le visiteur part en exploration. Où ça? On n’a pas le droit de le dire. «Le visiteur de l’exposition fera partie, lui aussi, de la congrégation du secret. Il sera tenu de rester aussi discret que possible», signale le directeur du musée, Marc-Olivier Gonseth. Seul un bouche-à-oreille évasif sera toléré. Au moment de l’achat de son billet, le visiteur sera ainsi amené à signer un «contrat de confidentialité». Même si, au bout du processus, tous les secrets seront dévoilés.

C’est précisément ce que raconte l’histoire qui sert de fil rouge à la trilogie d’expositions tissée autour de la notion de «patrimoine culturel immatériel», commencée avec Bruits et Hors-champs et parachevée par ces Secrets. L’histoire, c’est celle de Midas, roi de Phrygie: juge d’un concours musical antique, le souverain subit la vengeance d’Apollon, concurrent perdant, qui lui file des oreilles d’âne. Midas cache ces dernières sous un bonnet, son serviteur les découvre: c’est un secret. «Evidemment, il est insupportable de le garder: alors le serviteur crie son secret dans un trou creusé dans le sol. Des roseaux poussent là-dessus et depuis lors, ils clament le secret à tout vent», raconte le directeur du MEN. Moralité: «Le secret arrive toujours à son destinataire. Le secret sécrète. Forcément, il y a dispersion.»

Telle est la grille de lecture mise au point par l’équipe de l’exposition, conçue par Marc-Olivier Gonseth avec Bernard Knodel, Yann Laville, Grégoire Mayor et Olivier Schinz. Une grille qui doit beaucoup aux réflexions de l’ethnologue franco-hongrois Andras Zempléni sur le «savoir taire». Il s’agit ici d’«entrer dans la dynamique du secret comme modalité de communication fondamentale: le secret a un émetteur et un destinataire, qui est celui à qui on veut cacher la chose», explique Marc-Olivier Gonseth. Paradoxe: «D’un côté, le secret n’a jamais été autant valorisé, au titre de la protection de la sphère privée. De l’autre, on dénonce la logique du complot, les ficelles tirées dans l’ombre: on veut que la lumière se fasse par la levée du secret», observe Yann Laville. Sous la nécessité politique de déchirer les voiles pointe peut-être un invariant anthropologique: «Nos secrets sont toujours de bons secrets. Le mauvais secret, c’est celui des autres.»

Double impératif, donc: on vantera la nécessité de la transparence, on fera valoir l’importance irréductible du secret. «Il y a une part d’ombre et une part de lumière dans chacune de ces deux positions», remarque Marc-Olivier Gonseth. Pour explorer ludiquement l’espace entre ces injonctions contradictoires, l’exposition propose (à un emplacement qu’on se gardera bien de révéler) une galerie d’affiches originales vantant des opérations de dévoilement telles que le lancer d’alertes, le dépistage de troubles cachés ou la sortie du placard. Dans une autre rue du centre-ville, au fond d’un espace caverneux et claquemuré, on a accroché un entassement de masques. La dissimulation de l’identité, outil du pouvoir et ruse de la contestation. Le secret «contribue à brouiller les cartes et les rapports de force», mais il «participe au maintien d’un ordre du monde», argumentent deux cartons explicatifs.

Plus loin encore, on tombe sur une muraille de secrets réels ou présumés, étalés sur des couvertures de magazines et des unes de journaux. Le secret aguiche, excite, fait vendre. Un numéro du Temps accroché là, daté du 29 décembre 2010, se distingue en faisant, lui, son gros titre sur «La lente agonie du secret»… «Le secret est-il en voie de disparition? Est-il un élément du patrimoine à protéger?» se demande Marc-Olivier Gonseth, en plaisantant à moitié. Disparition, peut-être pas. On sécrète du secret, on ne peut s’en empêcher: ça nous constitue. «En préparant cette expo, nous étions d’abord partis sur la piste du secret professionnel et nous avions interviewé des personnes qui le pratiquent: un médecin, un avocat, un informaticien, un prêtre… Puis nous avons changé de perspective. Nous ne voulions pas que le visiteur se dise «le secret, c’est les autres», mais plutôt, «le secret, c’est moi.»

Une soirée inaugurale (dans un lieu qu’on ne dévoile pas), un colloque (en mai) et des conférences (dont une avec Andras Zempléni en septembre) complètent le dispositif. Comptez deux à trois heures pour une visite partielle, resserrée sur le centre-ville, et une journée entière pour une exploration complète. Et sachez qu’ainsi projeté sur l’ensemble de l’espace urbain, le concept modifie votre regard sur tout. On se prend ainsi, en déambulant entre un site et l’autre, à scruter une ardoise sous la devanture d’un maraîcher: «Tomates grappe», message codé?

Secrets, par le Musée d’ethnographie, dans la ville de Neuchâtel, du 17 mai au 18 octobre. www.men.ch

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