François Mitterrand, les secrets du métier

Il a fait de sa vie une œuvre, mais il n’est pas sûr qu’il ait changé la France. L’historien Michel Winock expose dans une biographie captivante les paradoxes d’un stratège génial

Genre: Histoire
Qui ? Michel Winock
Titre: François Mitterrand
Chez qui ? Gallimard, 425 p.

Un pavé plutôt qu’une stèle. Avec François Mitterrand, l’historien Michel Winock signe une biographie ramassée et captivante. Ni chanson de geste ni réquisitoire, l’ouvrage éclaire les mille figures d’un homme qui fait corps avec son temps. Un personnage, oui: stendhalien à la manière de Mosca, ce ministre ambitieux et machiavélique qui règne sur La Chartreuse de Parme; claudélien par son dialogue secret avec l’au-delà; ardent et déchiré comme un héros de François Mauriac, écrivain catholique qui avait de la tendresse pour le «petit François de Jarnac.»

Ce François Mitterrand aux multiples courants, Michel Winock le cerne en physiologiste des idées, attentif à leur cheminement, à leur incarnation. Il l’étudie aussi en contemporain qui se souvient avoir été irrité et déçu de son commerce douteux avec la vérité et l’éthique; et épaté quand même par son génie politique. Le 8 janvier 1996, le vieil homme qui aimait les arbres meurt à 79 ans. Quelques jours auparavant, il a décidé d’interrompre son traitement. Près de vingt plus tard, Michel Winock soupèse l’héritage. Son livre marque sans doute un tournant: après le temps des passions vient celui de l’histoire. Son ambition? Montrer comment une époque se cristallise dans une figure, comment celle-ci tente à son tour de la modeler.

Samedi Culturel: Qu’est-ce que François Mitterrand a représenté pour vous, historien notamment du socialisme et de la gauche française?

Michel Winock: J’ai voté quatre fois pour lui: à l’élection présidentielle de 1965, celle qui l’oppose à de Gaulle, celle de 1974 où il affronte Valéry Giscard d’Estaing, celles de 1981 et 1988. Je n’ai pourtant jamais eu de grande affection pour lui. J’ai 20 ans en 1958, année où meurt la IVe République. Mon héros alors, c’est Pierre Mendès France. Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères en 1954, il est l’homme qui parvient à la paix en Indochine en un mois. C’est l’espoir de la gauche non communiste. François Mitterrand m’apparaît lui comme un opportuniste, éternel ministre, quel que soit le président du Conseil.

Comment expliquer que François Mitterrand finisse par supplanter Pierre Mendès France?

La passion et le sens de la politique. Mitterrand aime ce milieu, il connaît les députés, il maîtrise les institutions et même quand il les réprouve il sait comment les utiliser. Mendès France, lui, n’a pas de goût pour ça. En 1965, Mitterrand se présente à l’élection présidentielle, il parvient au second tour et obtient face à de Gaulle 45,5% des suffrages. Nous saisissons alors son génie politique.

Quel est-il?

Il choisit d’abord d’évoluer dans une petite formation, l’UDSR, qui lui donne très vite une visibilité qu’il n’aurait pas eue dans une structure plus grande. Il sent surtout, dès le début des années 1960, qu’il n’y a pas d’espoir pour la gauche d’accéder aux responsabilités sans une alliance avec le Parti communiste. Il va se donner le temps pour y parvenir: cela passera d’abord par la refondation du Parti socialiste à Epinay en 1971, puis par le Programme commun de gouvernement que socialistes et communistes signent en 1972.

François Mitterrand naît en 1916 à Jarnac, petite ville de Charente, il reçoit une éducation catholique, il est nourri par des écrivains de droite, Chardonne notamment. Pendant la guerre, il ne cache pas ses sympathies pour la «Révolution nationale» de Pétain. Son socialisme est-il sincère?

On a souvent évoqué son opportunisme. Or c’est un homme qui a des convictions. Sa formation catholique l’a influencé, même après qu’il se fut éloigné de l’Eglise. Etudiant à Paris, il est président de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, convaincu de la nécessité d’une action sociale. Au mois de mai 1940, il est fait prisonnier par les Allemands. Il passe dix-huit mois dans un stalag en Hesse. Pendant cette période, il rencontre des étudiants, des journalistes, des prêtres qui sont très loin de sa sensibilité. Il en est profondément changé, dira-t-il. Son socialisme est tardif, mais il s’enracine dans cette expérience. Il ne s’intéresse pas à Marx. Il n’a aucun goût pour les disputes théoriques. Son socialisme est élémentaire: la société est tenue par une petite élite; il faut que les moyens de production changent de mains. Voilà sa boussole.

Il se met à «parler socialiste», comme dit Guy Mollet dès la fin des années 1960. Dans sa bouche, le terme de «rupture avec le capitalisme» est un leitmotiv. Beaucoup de ses amis sont stupéfaits par cette phraséologie. N’a-t-il pas tendance à surjouer?

Il faut se rappeler la vague culturelle de l’après-1968. Marx, Lénine, Mao et tous leurs émules triomphent en librairie. La culture de gauche n’a jamais été aussi dominante. Mitterrand prend la vague. Et prononce un discours incroyable: «Tous ceux qui n’adhèrent pas à la rupture n’ont pas leur place dans le parti.»

Quand il accède à l’Elysée en mai 1981, il ne jure que par les nationalisations. En 1983, il opère pourtant le tournant vers la rigueur et l’Europe. Est-ce la fin de son credo socialiste?

Il opte en effet pour l’Europe, une Europe libérale. A priori, la notion de rupture avec le capitalisme et ce choix européen sont incompatibles. Mais il les assume simultanément. Toute sa vie, il maintient cette ambivalence: il est socialiste mais aussi Européen.

La social-démocratie qui pense la solidarité sociale dans le cadre d’une économie de marché ne l’attire pas?

Il ne s’y intéresse pas vraiment. Surtout, une telle option aurait été incompatible avec l’union de la gauche qui était la seule façon d’accéder au pouvoir.

Il parvient à s’évader du stalag et rejoint Vichy. Il est alors fonctionnaire de l’administration pétainiste et décoré par Pétain de la Francisque. Dès 1943, il entre dans la résistance. Un tel itinéraire est-il courant?

Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il ne renie pas son adhésion à Pétain. Il a adhéré à la «Révolution nationale», il a écrit des choses sans ambiguïté là-dessus. C’est un vrai vichyste mais aussi un vrai résistant. Beaucoup sont passés d’un état à l’autre. Lui a assumé les deux positions en même temps. Président de la République, il fait fleurir chaque année la tombe du maréchal Pétain et reçoit jusqu’en 1986 René Bousquet, responsable de la rafle du vélodrome d’Hiver en juillet 1942.

On a souvent dit de Mitterrand que c’était le dernier monarque. Vous confirmez?

Oui. Là aussi, c’est un motif d’étonnement, parce qu’il est socialiste. Il a revêtu les habits du monarque républicain avec jubilation. S’il est chaleureux dans le privé avec les siens, il est distant, hautain, impérieux dans ses relations publiques. Il y a une anecdote qui dit tout. Un militant lui lance: «On est du même parti, on peut se tutoyer.» Il répond: «Si vous voulez.» Président, il aime les cérémonies, les fastes, il s’amuse de l’obséquiosité des courtisans. Il aurait pu reprendre la formule de François 1er: «car tel est mon plaisir». Aucun de ses successeurs n’affichera cette majesté.

Mitterrand est-il visionnaire comme certains l’ont avancé?

Non. Prenez la décolonisation. Ministre d’outre-mer, il se révèle réformateur au point de s’attirer la colère du lobby colonialiste. Mais il ne voit pas que la décolonisation est un mouvement lourd. Il croit encore à une grande France où on parlerait le français sur les cinq continents. Considérez encore le Parti socialiste refondé en 1971. Il aurait pu en assumer la transformation vers la social-démocratie. Mais les idées ne l’intéressent pas. Il n’est donc pas une grande figure de l’histoire du socialisme. Souvenez-vous encore de ses positions après la chute du Mur: on ne sent pas d’axe dans sa politique.

Mais il y a son engagement pour l’Europe.

Oui. Il a voulu que l’avenir de la France passe par l’Europe. Ça, c’est positif.

Ne reste-t-il rien d’autre de ses quatorze ans de règne?

L’abolition de la peine de mort, bien sûr. La décentralisation encore. Il a aussi donné à la Ve République une dimension démocratique qu’elle n’avait pas, en imposant l’alternance et aussi la cohabitation avec Jacques Chirac, puis avec Edouard Balladur. Il a d’abord combattu les institutions de la Ve République sous le général de Gaulle. Au pouvoir, il en a révélé le potentiel et les vertus. C’est l’homme du paradoxe.

Qu’est-ce qui fait son charisme?

Sa prestance, son éloquence, son sens de la répartie, son ironie mordante. Et sa culture aussi, celle des humanités. Il lit tout le temps, Pascal, La Rochefoucauld, Paul Valéry, Paul Claudel, André Gide, Jacques Chardonne qui a été collaborateur, mais aussi son amie Marguerite Duras. Il a une culture ample, à dominante classique, qui bluffe ses interlocuteurs. Ça fait partie de son pouvoir de séduction. Il manie la langue avec plaisir, il a du style quand il écrit, il aurait pu être écrivain, il sent que cette culture lui donne une stature. Avec lui, c’est aussi ça qui disparaît. Au fond, Mitterrand est un grand artiste de la politique, mais pas un grand homme d’Etat. Il lui aura manqué la vision.

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Michel Winock

Dans «François Mitterrand»

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