C’est l’un des secrets les plus précieux de l’histoire, jalousement gardé par les Chinois pendant près de mille ans: la recette de l’or blanc. Pas celui qui enveloppe nos sommets en hiver, mais celui qui a recouvert les tables des plus grands souverains et fait la gloire d’une ville entière au XVIIIe siècle – la porcelaine.

Dès son arrivée en Europe, ce matériau fascine la noblesse du Vieux-Continent, qui se met en tête de le produire elle-même. Commence alors une aventure étonnamment romanesque, faite d’emprisonnements et de stratagèmes, qui se raconte actuellement à l’Ariana dans l’exposition Meissen: folie de porcelaine – du nom de cette bourgade allemande à côté de Dresde qui est devenue, par un concours de circonstances, capitale de la céramique blanche. A travers une large sélection d’objets provenant de collections suisses publiques et privées, le musée genevois retrace l’histoire de sa naissance et des grands personnages qui l’ont jalonnée.

Immense palais

Apparue au VIIIe siècle en Chine, c’est d’abord dans les caves des navires transportant étoffes et épices, où elle fait office de lestage, que les Européens découvrent la porcelaine à la Renaissance. Elle n’y restera pas longtemps. «Il y a un engouement extraordinaire. Tous les souverains sont séduits par la finesse de cette porcelaine chinoise, son aspect presque translucide», détaille Isabelle Payot Wunderli, commissaire de l’exposition.

La faïence ne tarde donc pas à être remplacée par la porcelaine sur la table des puissants, qui la collectionnent avidement. Auguste le Fort, prince électeur de Saxe, est l’un d’eux. «Il disait lui-même avoir la maladie de la porcelaine», sourit Isabelle Payot Wunderli. Légèrement mégalomane, cet admirateur de Louis XIV a d’ailleurs une ambition: la construction d’un immense Palais japonais où seraient exposées, au rez, des pièces asiatiques et, à l’étage, la production européenne – reste qu’il n’en connaît pas la recette.

Jusqu’à ce qu’il entende parler d’un certain Johann Friedrich Böttger, jeune apprenti pharmacien se vantant d’être sur le point de percer le secret de la pierre philosophale (capable de transformer les métaux en or) et de la céramique chinoise. Ni une, ni deux, le rince l’emprisonne, «dans des conditions très rudes, il en perdra par moments la santé mentale», précise Isabelle Payot Wunderli. Si Böttger échoue sur le plan de la pierre philosophale, il parviendra, fort heureusement pour lui, à identifier l’ingrédient mystère de la porcelaine: le kaolin, sorte d’argile blanche, auquel sont ajoutés deux minéraux, le feldspath et le quartz. En 1710, ça y est: Auguste le Fort annonce, dans un édit en quatre langues, la création de la première manufacture européenne de porcelaine dans la ville de Meissen.

Fleurs et charmeurs d’oiseaux

S’ensuivront des années d’expérimentations intenses et virtuoses, que l’exposition met en scène (un peu trop) sobrement dans ses vitrines. En déambulant librement, on s’imprègne de l’esthétique de cette période résolument baroque, mais qui ne cessera d’évoluer au fil des ans.

Ce sont les «chinoiseries» qui, d’abord, font fureur. La mode veut alors que l’on décore tasses, assiettes et tabatières de motifs inspirés d’une Asie rêvée (les Européens y étaient alors interdits d’entrée): fleurs, charmeurs d’oiseaux, paniers fumants… Bordées de dentelles dorées et plutôt chargées, les pièces n’en restent pas moins formidablement délicates. On les doit à la patte de Johann Gregorius Höroldt, peintre et pionnier de la décoration sur porcelaine, qui règne d’une main de maître sur l’atelier. Ses motifs sont d’ailleurs rassemblés dans le Schultz Codex, sorte de répertoire dont l’exposition montre un fac-similé. Des décors, présentés comme des planches de BD, qui seront reproduits à l’infini par les collaborateurs de Höroldt, raison pour laquelle une majorité de pièces resteront anonymes.

La maîtrise des couleurs s’affine et s’accompagne d’une nouvelle imagerie plus «locale», alternant scènes de chasse et paysages champêtres, dont l’exposition présente de nombreux modèles. «Présentées à la foire de Leipzig en 1713, les porcelaines font un carton. Pour donner un ordre d’idée, 150 pièces s’échangeront contre 600 dragons, c’est-à-dire des soldats», précise Isabelle Payot Wunderli.

Singes moqueurs

Outre son élégance, le matériau se révèle particulièrement malléable et ne se destine plus qu’aux seuls services de table. En témoignent d’imposantes pendules, leur cadran doré juché sur un éléphant ou un rhinocéros en porcelaine, auréolé de fleurs et surplombé d’un genre de cornac enturbanné. L’une des nombreuses figurines qui naîtra des mains de Johann Joachim Kändler, maître modeleur engagé par Auguste le Fort en 1731.

Un noble à son bureau. L’amuseur du roi dans un costume improbable. La troupe de la commedia dell’arte. Kändler était un fin observateur de son temps, croquant la vie de la cour dans des figurines colorées et souvent teintées d’humour. «Elles étaient disposées sur les cheminées ou les tables, pour marquer le prestige ou, dit-on, se moquer de l’un ou l’autre des convives», souligne Isabelle Payot Wunderli. Un orchestre de singes musiciens attire l’attention, en particulier la figure de son chef, gueule ouverte, crocs acérés. «On pense qu’il s’agit du comte Heinrich von Brühl, l’un des directeurs de la manufacture, connu pour sa très grande ambition…»

Comme une capsule temporelle, la porcelaine reflète aussi fidèlement le contexte artistique du XVIIIe. Certaines scènes galantes – des figurines de femmes en longue robes drapées sur les genoux de leurs courtisans – semblent par exemple sorties d’un tableau de Watteau, comme l’illustre l’exposition avec une série de gravures.

En 1756, la guerre de Sept Ans fragilisera la manufacture et, avec elle, le monopole de Meissen, bientôt concurrencé par la ville de Sèvres. Mais la porcelaine de Saxe garde, aujourd’hui encore, une aura mythique, entretenue par des pièces somptueuses que s’arrachent les collectionneurs. Comme cette terrine, sculpture ornée de naïades, d’oiseaux et d’autres créatures marines, issue du «service aux cygnes». Quelque 2200 pièces réalisées en six ans – moins plats de table que petites œuvres d’art.


«Meissen: Folies de porcelaine». Musée Ariana, Genève. Jusqu’au 6 septembre.


Résultats des votes

Vous l’avez peut-être vu passer durant vos cybererrances de confinement: un sondage en ligne de l’Ariana vous proposant de choisir, parmi une quarantaine de pièces de sa collection contemporaine, celles qui vous faisaient de l’œil. Les œuvres gagnantes serviraient de colonne vertébrale à la nouvelle exposition temporaire, mise sur pied dare-dare pour remplacer un projet estival reporté.

Près de 1000 personnes ont voté. Elles retrouveront peut-être leurs céramiques favorites dans la petite salle tout en longueur de l’étage où, signalées par un socle spécial, elles côtoient d’autres pépites du musée (pour certaines encore jamais dévoilées), avec lesquelles elles dialoguent.

Silhouette endormie

Comme Can’t think, buste noir recouvert d’un drap du plasticien suisse François Ruegg, qui peut évoquer à la fois la condition du prisonnier, sac sur la tête, que l’on prive de son individualité, ou la statue que l’on s’apprête à dévoiler. A ses côtés, un personnage aux yeux voilés, signé de la Belge Carmen Dionyse. Autre choix du public: une magnifique silhouette endormie, celle d’une jeune Japonaise tout droit sortie des souvenirs d’enfance de l’artiste Akio Takamori. On croise aussi un bol-oiseau stylisé, bec gigantesque et regard ricaneur, ou une Vierge sirotant un coca-cola.

Un assortiment varié et léger à picorer, pourquoi pas avec quelques tapas à l’occasion des nocturnes que le musée organisera chaque jeudi de l’été. Au programme: apéritifs, concerts et visites thématiques express, pour un afterwork délicat au cœur du parc de l’Ariana.


«En noir et blanc ou en couleurs?» Jusqu’au 27 septembre.