Les collectivités publiques ont besoin que les entreprises privées les aident à financer la culture, et les entreprises ont intérêt à financer la culture pour soigner leur image – pour contribuer, aussi, ajoutent les optimistes, au maintien d'un climat général d'innovation et d'ouverture favorable au développement de l'économie. A partir de là, il paraît logique d'essayer de coordonner les efforts des unes et des autres. Un pas a été franchi dans ce sens hier à Montreux, au terme d'un colloque de deux jours, avec la très officielle création d'un «Forum Culture et Economie», qui constitue une première suisse.

A vrai dire, ce pas est encore bien modeste. En 1999, une première tentative de rassembler autour d'une plate-forme commune les différentes parties prenantes au financement de la culture, publiques et privées, s'était soldée par un échec. «Nous avions sous-estimé l'importance des particularités de chaque partenaire», reconnaît Christoph Reichenau, vice-directeur de l'Office fédéral de la culture (OFC), qui s'est beaucoup investi dans le projet aux côtés de Jana Caniga, responsable du Pour-cent culturel Migros, et de Pius Knüsel, responsable du sponsoring culturel du Credit Suisse.

Cette fois, les promoteurs du Forum y sont allés avec des gants, visant à obtenir un consensus autour du «plus petit dénominateur commun». Et c'est grâce à ce minimalisme qu'ils sont arrivés à convaincre. Le premier article des statuts approuvés hier réaffirme énergiquement l'indépendance de chaque partenaire, c'est-à-dire le droit des membres privés de continuer à décider souverainement de leurs stratégies de sponsoring et de mécénat. L'accent est mis sur l'échange d'informations et de compétences, mais il n'est pas question de coordination. Cependant, l'élaboration de principes communs et la participation à la réalisation de projets communs sont envisagées.

«Nous ne sommes qu'au début du processus, explique Jana Caniga. L'important, pour l'instant, c'est d'établir une relation de confiance entre les sponsors privés et les collectivités publiques, dont les philosophies de départ sont très différentes.» La représentante de Migros est particulièrement bien placée pour servir de médiatrice entre ces deux philosophies, puisque son entreprise, certes privée, occupe néanmoins une place presque institutionnelle dans le paysage de la politique culturelle suisse.

Du côté des organismes publics, ce nouveau Forum est perçu comme un instrument précieux en vue d'une diversification croissante des sources de financement de la culture, car les effets de la reprise économique sur les budgets culturels publics restent limités.

«Il y a un certain nombre de tâches de base que nous ne déléguerons jamais au secteur privé, déclare David Streiff, directeur de l'OFC, mais beaucoup d'autres tâches peuvent être partagées. Il est vrai que financièrement nous avons plus besoin du secteur privé que l'inverse, mais je suis convaincu que nous avons aussi quelque chose d'important à offrir aux entreprises: la possibilité de devenir coresponsables du bien-être mental dans ce pays.» «Nous ne sommes pas dans le spectaculaire, mais nous sommes entrés dans une logique de dialogue prometteuse», note de son côté François Wasserfallen, vice-directeur de Pro Helvetia.

Du côté du secteur privé, dont les représentants n'étaient pas particulièrement nombreux au colloque de Montreux, l'enthousiasme est moins perceptible. La fondation culturelle zougoise Landis & Gyr et la fondation Sophie und Karl Binding font partie des membres fondateurs, UBS et Nestlé avaient envoyé des observateurs à Montreux, mais des organismes vaudois aussi importants que la BCV, la fondation Sandoz ou la fondation Leenards, qui auraient pu venir en voisins, n'ont pas jugé bon de le faire.

Ce qu'on entendait murmurer, dans le hall du Centre de congrès montreusien, c'est que des grands sponsors de ce type n'ont pas grand-chose à attendre d'un tel Forum: ils ont leur politique et leur savoir-faire propre, et définissent leur politique de sponsoring selon des critères qui n'appartiennent qu'à eux. D'autre part, ils sont déjà pleinement intégrés dans les circuits, en contact permanent avec les autres distributeurs de subventions et les créateurs.

Auprès des PME, en revanche, le Forum pourrait avoir une double utilité: les encourager, elles aussi, à s'engager dans la culture, dans la mesure de leurs moyens; et leur fournir des informations sur la vie culturelle et les besoins de financement qui pourraient les aider à construire leur politique de sponsoring. D'après Christoph Reichenau, il est envisageable que le Forum, à terme, crée en son sein une structure uniquement destinée à mettre en relation entre eux et à conseiller les bailleurs de fonds privés: on imagine que ce sont surtout les petites et moyennes entreprises qui pourraient s'y retrouver.