exposition

Les sédiments de l’imprimé

La Bibliothèque de Genève propose une découverte des trésors du dépôt légal. Depuis 1539, tout imprimeur ou éditeur du canton est tenu de déposer un exemplaire de chacune de ses productions

Les sédiments de l’imprimé

La Bibliothèque de Genève propose une découverte des trésors du dépôt légal. Depuis 1539, tout imprimeur ou éditeur du canton est tenu de déposer un exemplaire de chacune de ses productions

Comme quoi une intention blâmable peut au final donner chair à une réalisation éminemment louable: en mars 1539, Marie Dentière fait publier à Genève une Epistre très utile faicte et composée par une femme Chrestienne de Tournay, Envoyée à la Royne de Navarre seur du Roy de France . Contre Les Turcz, Iuifz, Infideles, Faulx chrestiens, Anabaptistes et Luthériens. On pourrait croire la cible de la polémique strictement délimitée par son titre, rien de moins vrai: l’Epistre est tout à la fois une charge contre le clergé genevois et un appel à la participation active des femmes en ­matière de religion. C’en était beaucoup pour celui-ci: immédiatement, le Conseil de Genève en fait saisir tous les exemplaires et décrète que, dorénavant, chaque imprimeur, pour contrôle, devra déposer à l’Hôtel de ville un exemplaire de tout ce qu’il imprimera. C’est bien entendu une forme de censure, mais c’est aussi l’acte de naissance d’un trésor en inflation perpétuelle: le dépôt légal – qui malgré quelques rares éclipses collectera tout ce qui se publiera sur le territoire cantonal.

C’est cette histoire presque pionnière (seul François Ier brûla la politesse aux Genevois par l’ordonnance de Montpellier qui, en 1537, instituait le dépôt légal français) et ce que l’on peut en faire que la Bibliothèque de Genève (BGE) met en scène sous les hauts plafonds de la salle Ami-Lullin, par le biais d’une exposition tout à la fois didactique et réjouissante.

Le premier pan de la manifestation couvre le champ du dépôt légal à proprement parler – une dizaine de vitrines en présente les étendues. Tout d’abord en termes de quantité: la BGE reçoit 20 kg de périodiques par jour, et l’un des massifs présentoirs offre de peser la production annuelle de l’un des grands éditeurs genevois: Droz – qui accumulait en 2012 une septantaine de livres d’érudition et les numéros de plusieurs revues de sciences humaines. Etendue, ensuite, en termes de contenus et de formats: à Genève, la publication et sa recension par la BGE ne sont pas qu’érudites, elles couvrent un large spectre impliquant la BD, le livre pour enfants, ou ce que l’on nomme la littérature grise – imprimés publicitaires, brochures administratives, etc. –, sans oublier les ephemera (programmes, prospectus, tracts…).

Voilà pour les pleins: mais l’histoire du dépôt légal est aussi, malheureusement, faite de quelques vides. Ce fut le cas en 1907, lorsqu’il fut aboli, car déclaré contraire à la Constitution de 1847: la Bibliothèque dut alors s’en remettre au bon vouloir des éditeurs, jusqu’à ce que le Grand Conseil, par la loi du 15 mai 1967, rétablisse enfin le dépôt légal. Aujourd’hui, le directeur de la BGE, Alexandre Vanautgaerden, rumine un autre souci: l’évanescence du patrimoine numérique. Eviter l’apparition d’un nouveau gouffre mémoriel nécessitera de négocier ce virage: le canton et la Ville de Genève s’y sont attelés, et étudient en ce moment même les modalités d’extension du dépôt légal en direction de l’immatériel.

Le défi mérite d’être relevé car, outre leur fonction patrimoniale qui pourrait ne participer que d’une forme de sacré, les fonds du dépôt légal permettent au surplus d’offrir une matière première extrêmement riche à l’attention des historiens genevois, quelle que soit leur spécialité. C’est à cela que se livre avec brio le deuxième volet de l’exposition, qui retrace ce que l’on pourrait appeler une histoire genevoise du féminin au travers du patrimoine imprimé de la BGE.

De la Mère Royaume aux militantes pour le droit à l’avortement en passant par Eugénie Droz – fondatrice de la maison d’édition du même nom –, les figures anonymes ou non se succèdent au gré des vitrines: par leurs propres écrits (Alexandra David-Néel, Amelia Earhart), par ceux qui tentaient de les contraindre (on confesse une forme d’effroi amusé face aux manuels destinés aux ménagères), ou par les affiches qui les offraient – la fameuse pin up du Bataclan dessinée par le récemment disparu Aslan. Edifiant.

«500 ans au quotidien». Bibliothèque de Genève. Promenade des Bastions, Genève. Lu-ve, de 15h à 19h, sa, de 13h à 17h. «Histoire de femmes» court jusqu’au 5 avril. Suivront «Histoire de politiciens» (10.06–12.07), puis «Histoire de Genevois» (09.09–11.10).

Seul François Ier brûla la politesse aux Genevois par l’ordonnance de Montpellier en 1537

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