On pourrait se contenter des saluts. Parce que c'est le moment le plus beau de la soirée. Alain Delon, 68 ans, et Astrid Veillon viennent d'achever Les Montagnes russes, dans un bain de larmes. La salle du Grand Casino de Genève se pâme en silence. Puis une vague d'applaudissements monte andante. Non pas le tonnerre. Mais un élan d'amour intimidé. Et 600 spectateurs de se lever. Au premier rang, des mains se tendent, des roses aussi. Au bord de la scène, Alain Delon s'incline, comme sonné après la fureur théâtrale. Pieds nus, il serre des mains, en seigneur encore batailleur qui soigne une misanthropie aimable sur les plateaux de télévision et qui ne craint pas de s'afficher roturier au théâtre. Même froissé, même grisonnant, Delon est l'élégance incarnée au moment de recevoir l'hommage de ses admirateurs.

Cette apothéose, on l'aurait rêvée en conclusion d'une grande pièce. Celle que signe le Français Eric Assous est grasse. Son scénario, taillé pour Delon, aurait pu pourtant faire merveille, avec ses ressorts empruntés aux mélos du XIXe. Au départ, un malentendu. L'acteur chouchou de Visconti, trench-coat marron sur complet gris, pousse la porte d'un appartement joli comme ceux d'Elle Déco. A ses côtés, Astrid Veillon, robe noire serrée de demoiselle modèle. Il ouvre donc les battants, lance «Voilà», comme on présente un écrin. Et ce «voilà» feutré aurait pu donner le ton de la soirée, tant il est juste. Lui, c'est Monsieur Tout-le-monde, cadre dans une boîte d'optique. Elle, c'est l'inconnue de la nuit. La proie d'un fauve marié, père d'un fils non pas «mignon», mais «beau», assène l'acteur – manière de renvoyer à la mythologie Delon.

C'est un match sur canapé prune que règle donc le metteur en scène Anne Bourgeois. Un exercice d'autodérision aussi pour Alain Delon. Il faut le voir se pourlécher les babines au seuil de la bataille, soupeser les formes de la belle, remettre en place cent fois une mèche trop impulsive. Quant à Astrid Veillon, il faut lui reconnaître du répondant en visiteuse énigmatique, glissant d'une identité d'emprunt à l'autre, pour mieux jeter le masque, après que son homme eut vidé la moitié du bar: d'abord pute à 500 euros la passe, puis journaliste chargée d'enquêter sur les stratégies de drague des hommes mariés pour un magazine féminin, elle avouera qu'elle est la fille même de son hôte, dans un épilogue mélodramatique digne d'Alexandre Dumas.

Du Casanova d'intérieur au père stupéfait, Alain Delon tenait là une matière de rêve: l'occasion de se raconter au présent, tout en se jouant de ses doubles passés. Seulement Eric Assous, décrit dans le programme «comme un dialoguiste d'une grande justesse», a la plume bavarde et salace à bon compte. Un exemple? Elle et lui viennent de connaître le nirvana ensemble. C'est du moins ce qu'il croit, il ne se souvient de rien, tant il était ivre. Penaud, la chemise flottant sur un torse hâlé, auréolé d'une croix argentée, il demande: «C'était comment?» «Peux mieux faire», réplique-t-elle. «Tu commentais tout, manière Thierry Roland.» Lui: «Et j'ai marqué beaucoup de buts?»

Eric Assous n'est donc pas Marguerite Duras. On lui aurait pourtant pardonné son goût de la blague de régiment, s'il n'avait pas gâché la dernière partie de sa comédie. Astrid Veillon jette sa vérité à la face d'Alain Delon. Lui, titube, après la énième bouteille de vodka. Elle raconte son histoire de fille en quête de père. Dix répliques suffiraient. Mais non. L'auteur et les acteurs rivalisent de pathos, diluant l'émotion dans un torrent de bons sentiments. Là, on se noie vraiment, Delon ou pas.

Les Montagnes russes. Grand Casino, 19, quai du Mont-Blanc, Genève, jusqu'au 11 mars à 20 h 30 (loc. Globus et stand info Balexert).