Daniel Gélin aimait les jardins paradisiaques. Et les boîtes de jazz insomniaques. Il dispensa d'ailleurs ses conseils de jardinage dans plusieurs livres. L'homme maniait donc le sécateur et ne pouvait se passer du saxophoniste John Coltrane, qu'il écoutait au cœur de la nuit. L'acteur vivait aussi à toute vitesse, pressé de tout absorber: les femmes (trois mariages), les poèmes de Verlaine, les répliques de Sartre ou d'Anouilh qu'il avait su lancer sur les boulevards parisiens, les alcools qui font perdre la tête, les drogues qui anesthésient, le temps d'un mirage, la désespérance. L'hédoniste avait ses peines, innommables: deux enfants sur cinq disparus, dont Xavier, le fils adoré, comédien comme son père, mort il y a trois ans. L'artiste s'est éteint à son tour vendredi dans un hôpital parisien, à 81 ans.

Epoux de Danièle Delorme

Enfant, Daniel Gélin admire Louis Jouvet, sans imaginer qu'un jour il marchera sur ses traces. Paris semble alors très loin de son Angers natal, et le cinéma est à des années-lumière de la ferme familiale. Le fils de paysan monte pourtant à la capitale, comme on disait à l'époque, juste avant la guerre. Il y suit des cours de théâtre auprès de Pierre Fresnay, l'une des vedettes du moment, et fréquente de jeunes gens prometteurs, dont Gérard Philipe, Simone Signoret, Danièle Delorme, qu'il épousera en 1945.

Daniel Gélin a 24 ans et rêve de jouer les premiers rôles, tandis que la France tangue entre chagrin et euphorie après la Libération. Beau ténébreux, il va bientôt s'affirmer dans La Ronde, film rare de Max Ophüls en 1950. Sa carrière est lancée, sur les toiles et les planches. Il jouera ainsi dans Le Testament d'Orphée de Jean Cocteau en 1960, Le Souffle au cœur de Louis Malle en 1971, La Nuit de Varennes d'Ettore Scola en 1982, sans oublier Coup de jeune! de son fils Xavier en 1993. Au théâtre, il se distingue dans des pièces de Sartre et de Vaclav Havel. La télévision devait elle aussi contribuer à la popularité d'un acteur que le président Chirac vient de qualifier d'attachant.

Acteur populaire, Daniel Gélin l'était. Parce qu'il était séducteur sans hauteur et avait une gentillesse spontanée, lui qui confia un jour: «J'ai compris qu'il fallait exister un peu plus que les autres, mais j'avais besoin d'être gentil. J'aimais les gens.» Il avait le goût de la rencontre, savait toucher au cœur ses interlocuteurs et faire danser ses conquêtes sur des airs de jazz, sa passion. Il rêvait d'ailleurs de funérailles musicales: «Je souhaite que, lors de mon enterrement dans la cathédrale de Saint-Malo, il y ait de la musique de jazz. Coltrane, très certainement.»