Culture

«Le Seigneur des Anneaux», un mythe universel

En France, l'œuvre de J.R.R. Tolkien reste mal comprise. La Compagnie de la Comté, une association de jeunes universitaires, tente de promouvoir son intelligence

Livarot (Normandie), vacances de Noël 1995. Michaël Devaux, 24 ans, vient d'obtenir son agrégation de philosophie et prépare une thèse sur Leibniz et la métaphysique. Pour se distraire, il lit d'habitude des œuvres de science-fiction. Cette année-là, sur le conseil de plusieurs de ses amis, il s'attaque au Seigneur des Anneaux, l'œuvre majeure de J.R.R. Tolkien. Il lit le premier tome en une semaine. Dévore le deuxième en trois jours. Engloutit le troisième en un jour. Eblouissement.

Pendant les semaines qui suivent, un crayon à la main, il poursuit la lecture des œuvres complètes du grand écrivain britannique. Il cherche à se documenter, mais ne trouve que deux ou trois livres en français consacrés à Tolkien, tandis que la littérature anglophone abonde. En France, plus de 20 ans après sa traduction, Le Seigneur des Anneaux est toujours considéré comme un livre pour enfants. Une méprise que Michaël Devaux souhaite réparer. Selon lui, il faut prendre Tolkien au sérieux. En février 1996, il décide donc de fonder avec son meilleur ami la Compagnie de la Comté, une association vouée à la promotion de l'intelligence de son œuvre composée d'universitaires. C'est ainsi que le jeune philosophe est devenu le pionnier des études tolkieniennes dans le monde francophone.

Michaël Devaux consacre toutes ses vacances à écrire et à récolter des articles de spécialistes sur l'œuvre de l'écrivain, qu'il publie dans la Feuille de la Compagnie, la revue de l'association dont le deuxième numéro vient de paraître aux éditions genevoises Ad Solem*. Un des objectifs de la Compagnie consiste à faire découvrir au public francophone des études anglo-saxonnes pertinentes. Christopher Tolkien, le fils de J.R.R., le soutient dans sa tâche, en lui fournissant notamment des inédits de son père (LT du 13. 12 2003).

Au troisième étage de la belle maison normande de ses parents, dans une petite pièce servant à visionner des vidéos, Michaël collectionne les ouvrages et les revues consacrés à l'écrivain et à son œuvre. «Le but est de constituer une bibliothèque d'études, dit-il. En France, quand on veut trouver des articles sur Tolkien, c'est la croix et la bannière.» Sur une table, il étale quelques ouvrages, plus ou moins précieux. Deux dictionnaires de langues tolkieniennes, tout d'abord: «Tolkien était un grand philologue. Il a créé une dizaine de langues, puis il a inventé un monde où elles étaient parlées.» Ces langues ayant un vocabulaire et une grammaire propres, certains admirateurs de l'écrivain se sont amusés à les rendre intelligibles. Ainsi Edouard J. Kloczko, qui a établi ces dictionnaires, traduisant les langues des elfes, des nains, des orques, etc. vers le français. «Il a même créé une faculté des études elfiques en France, dit Michaël Devaux. Mais celle-ci est restée en sommeil.» D'autres inconditionnels ont composé des grammaires des langues tolkieniennes, qui transcrivent les différents alphabets et écritures imaginés par l'écrivain.

«Une rareté»

Le jeune philosophe poursuit en exhibant une vieille revue jaunie datant de 1958, qui contient la seule étude sérieuse publiée sur Tolkien en France avant la naissance de la Compagnie de la Comté. Elle est signée du Père Louis Bouyer, qui fut un ami personnel de J.R.R. Tolkien et qui comprit tout de suite que les mythes construits par l'écrivain étaient pénétrés d'esprit chrétien. «Une rareté», selon Michaël Devaux. L'article, qui figure dans le dernier numéro de la Feuille de la Compagnie, il ne l'a identifié que tout récemment. Fervent catholique, Tolkien s'amusait parfois à traduire des prières catholiques comme le Notre Père ou l'Ave Maria en langues elfiques, dont Michaël Devaux possède de belles copies.

Autre originalité: des reproductions des lettres que Tolkien envoyait chaque année à ses enfants à Noël. «Il modifiait son écriture en lui imprimant un tracé tremblant, pour faire croire à ses enfants que les lettres étaient écrites par le Père Noël», explique Michaël Devaux. Un autre bel ouvrage contient des dessins réalisés par l'écrivain. Ainsi Cul de Sac, la maison de Bilbo le Hobbit, qui ressemble énormément à celle qu'on voit dans le film de Peter Jackson. «Les dessinateurs John Howe et Alan Lee se sont basés sur les croquis de Tolkien pour illustrer ses livres. Et Peter Jackson a eu la bonne idée de faire appel à eux pour imaginer les décors de la Terre du Milieu.» Tolkien savait aussi chanter en elfique. Témoin cet enregistrement que Michaël Devaux nous fait écouter, dans lequel l'écrivain chantonne les paroles d'un poème d'une voix rendue rauque par la vieillesse.

Références religieuses larvées

La promotion de l'intelligence de l'œuvre de Tolkien en France se heurte à plusieurs obstacles, selon le jeune philosophe. «La mythologie de Tolkien a des références scandinaves, qui sont peu connues du public français. Le fait que Tolkien ait écrit un conte de fées dérange beaucoup de monde. Pourtant, lui-même précisait que ses œuvres n'étaient pas destinées aux enfants, mais bien aux adultes. A travers le conte de fées, Tolkien pensait pouvoir atteindre une vérité qui concerne tous les hommes.»

Ce qui fascine Michaël Devaux dans les livres de l'écrivain, ce sont les références religieuses larvées. «La lecture de Tolkien est un jeu de piste théologique, précise-t-il. Il ne donne jamais ses références. Pourtant, les textes sont truffés de citations bibliques cachées. J'ai pu faire des rapprochements avec des textes des Pères de l'Eglise comme saint Augustin, et de saint Paul.» Il a décelé chez l'écrivain une angélologie qui correspond à la hiérarchie céleste telle que la décrit la doctrine catholique. Gandalf est un ange, par exemple, qui se dit serviteur du feu secret, une allusion à l'Esprit Saint. Frodon est très clairement une figure christique. Mais le philosophe s'intéresse tout particulièrement aux thèmes de l'ombre et de la mort dans l'œuvre de l'écrivain.

A-t-il aimé les deux premiers films de Peter Jackson? «C'est une bonne adaptation. J'ai retrouvé l'histoire de Tolkien, mais pas son esprit.»

Quoi qu'il en soit, la trilogie de Jackson a permis à des millions de lecteurs de (re)découvrir l'œuvre littéraire. Le Seigneur des Anneaux est un mythe littéraire. Il deviendra sans doute un mythe cinématographique. Cela ne déplairait peut-être pas à Tolkien.

Tolkien, les racines du légendaire. Cahier d'études tolkieniennes, réunies sous la direction de Michaël Devaux, éd. Ad Solem, 412 p.

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